AMOUR
1-L AMOUR PAR ERICH FROMM "L ART D AIMER " Le 1er chapitre ou bien introduction ---
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échec et d’étudier lasignification de l’amour.La première démarche qui s’impose est de prendreconscience que l’amour est un art, tout comme vivre estun art ; si nous voulons apprendre comment aimer, nousdevons procéder de la même manière que pour appren-dre n’importe quel autre art, à savoir la musique, lapeinture, la charpenterie, ou l’art de la médecine ou de lamécanique.Quelles sont les étapes nécessaires à l’apprentissagede tout art ?On peut par commodité distinguer deux parties dansle processus d’apprentissage d’un art : la maîtrise de lathéorie et la maîtrise de la pratique. Si je désire apprendrel’art de la médecine, il me faut d’abord connaître les faitstouchant au corps humain et aux diverses maladies.Lorsque j’ai acquis cet ensemble de connaissances théo-riques, je ne suis encore compétent en aucune façon dansl’art de la médecine. Je ne deviendrai un maître dans cetart qu’après une longue pratique, jusqu’à ce que finale-ment les résultats de ma connaissance théorique et lesrésultats de ma pratique fusionnent en un tout - mon in-tuition, essence de la maîtrise de tout art. Mais, outrel’apprentissage de la théorie et de la pratique, il y a untroisième facteur nécessaire pour devenir un maître dansquelque art que ce soit - la maîtrise de l’art doit êtrel’objet d’une préoccupation ultime ; il importe que rienau monde n’ait plus d’importance que l’art. Ceci vautpour la musique, la médecine, la charpenterie - et pourl’amour. Et, peut-être, trouvons-nous ici la réponse à laquestion de savoir pourquoi les membres de notre cultureessaient si rarement d’apprendre cet art, en dépit de leurséchecs manifestes : c’est que, malgré un insatiable appé-tit d’amour, profondément enraciné, presque tout le restepasse pour plus important : le succès, le prestige, l’argent,le pouvoir - nous consacrons la presque totalité de notreénergie à apprendre comment atteindre ces objectifs, etnous n’en réservons quasi pas à apprendre l’art d’aimer.Serait-ce que les seules choses considérées commevalant la peine d’être apprises sont celles qui permettentde gagner de l’argent ou du prestige, tandis que l’amour,qui profite « seulement » à l’âme, mais n’est d’aucunprofit au sens moderne, serait un luxe auquel nousn’avons pas le droit de consacrer beaucoup d’énergie ?Quoi qu’il en soit, la discussion qui suit traitera de l’artd’aimer en se référant aux distinctions déjà mention-nées : d’abord, je discuterai de la théorie de l’amour - etceci occupera la majeure partie de ce livre ; après quoi, jediscuterai de la pratique de l’amour - du peu qui puisseêtre dit sur la pratique en cette matière, comme d’ailleursen toute autre.IILa théorie de l’amour1L’amour,réponse au problème de l’existence humaineToute théorie de l’amour doit commencer par unethéorie de l’homme, de l’existence humaine. Certes,nous rencontrons l’amour, ou plutôt un équivalent del’amour, chez les animaux, mais leurs attachements relè-vent surtout de leur équipement instinctuel ; chezl’homme, par contre, seuls des vestiges de cet équipe-ment instinctuel apparaissent encore en action. Ce qui,précisément, est essentiel dans l’existence de l’homme,c’est qu’il a émergé du règne animal, de l’adaptation ins- 4 / 9tinctive, qu’il a transcendé la nature - bien qu’il ne laquitte jamais ; il en fait partie - mais aussi, qu’une foisarraché à la nature, il ne peut la réintégrer ; dès l’instantoù il est éjecté du paradis - cet état d’unité originelle avecla nature - des chérubins aux épées de flammes lui barre-raient la route s’il essayait d’y revenir. L’homme ne peutavancer qu’en développant sa raison, en trouvant uneharmonie nouvelle, et qui soit humaine, au lieu del’harmonie préhumaine qui est irrémédiablement perdue.De par sa naissance, l’homme, entendez la race hu-maine aussi bien que l’individu, est expulsé d’une situa-tion qui était déterminée, aussi déterminée que les ins-tincts, dans une situation qui est indéterminée, incertaineet ouverte. Il n’y a de certitude que sur le passé - et surl’avenir dans la mesure où il porte la mort.L’homme est doué de raison ; il est vie consciented’elle-même ; il a conscience de lui-même, de son sem-blable, de son passé, et des possibilités de son avenir.Cette conscience de lui-même comme entité séparée, laconscience de la brièveté de sa propre vie, du fait qu’il aété engendré sans sa volonté et qu’il meurt contre sa vo-lonté, qu’il mourra avant ceux qu’il aime, ou eux avantlui, la conscience de sa solitude et de sa séparation, deson impuissance devant les forces de la nature et de lasociété, tout ceci fait de son existence séparée, désunie,une prison insupportable. Il sombrerait dans la folie s’ilne pouvait s’évader de cette prison et tendre vers l’avant,s’unir sous une forme ou sous une autre avec les hom-mes, avec le monde extérieur.Angoisse de la séparationet besoin de la surmonterL’expérience de séparation suscite l’angoisse ; elleest, à vrai dire, la source de toute angoisse. Etre séparésignifie être coupé de, sans être du tout en mesured’exercer mes facultés humaines. Dès lors, être séparésignifie être démuni, incapable de saisir le monde - objetset personnes - activement ; cela signifie que le mondepeut m’envahir sans qu’il soit en mon pouvoir de réagir.En ce sens, la séparation est source d’extrême angoisse.De plus, elle suscite un sentiment de honte et de culpabi-lité : sentiment qui s’exprime dans l’histoire bibliqued’Adam et Eve. Après avoir mangé de l’« arbre de laconnaissance du bien et du mal », après avoir désobéi (iln’y a ni bien, ni mal, à moins qu’il n’y ait liberté de dés-obéir), après être devenus humains en s’étant affranchisde l’harmonie animale originelle avec la nature, c’est-à-dire après leur naissance comme êtres humains - ils vi-rent « qu’ils étaient nus - et ils eurent honte ». Pourrions-nous supposer qu’un mythe aussi ancien et élémentaireque celui-ci témoigne de cette moralité prude, caractéris-tique du dix-neuvième siècle, et que le point importantenseigné par cette histoire soit la confusion d’Adam etEve lorsqu’ils s’aperçurent que leurs organes génitauxétaient visibles ? Il peut difficilement en être ainsi, et eninterprétant l’histoire dans un esprit victorien, nous man-quons le point principal, qui semble le suivant : devenusconscients d’eux-mêmes et l’un de l’autre, l’homme et lafemme prennent aussi conscience de leur séparation et deleur différence, dans la mesure où ils appartiennent à dessexes différents. Mais tout en reconnaissant leur sépara-tion, ils restent étrangers parce qu’ils n’ont pas encoreappris à s’aimer l’un l’autre (ce qui est aussi mis en lu-mière par le fait qu’Adam se défend en blâmant Eveplutôt qu’en essayant de la défendre). La conscience dela séparation humaine, sans réunion par l’amour - estsource de honte. Elle est en même temps source de cul-pabilité et d’angoisse.Ainsi donc, le besoin le plus profond de l’homme estde surmonter sa séparation, de fuir la prison de sa soli-tude. L’échec absolu à atteindre cet objectif signifie lafolie, car comment surmonter la panique d’une complètesolitude, sinon par un retrait si radical du monde que lesentiment de séparation disparaît - parce que le mondeextérieur, dont on est séparé, a lui-même disparu.L’homme, - de tout âge et de toute culture - se trouveconfronté à la solution d’un seul et même problème :comment surmonter la séparation, comment accomplirl’union, comment transcender sa propre vie individuelleet trouver l’unicité ? Le problème se pose dans les mê-mes termes pour l’homme primitif vivant dans lescavernes, pour le nomade qui veille sur ses troupeaux,pour le paysan d’Egypte, pour le commerçant phénicien,le soldat romain, le moine du Moyen-Âge, le samouraïjaponais, remployé de bureau et l’ouvrier modernes. Leproblème est le même, car il jaillit du même sol : la si-tuation humaine, les conditions de l’existence humaine.Certes, la réponse varie. Le culte animal, les sacrificeshumains ou les conquêtes militaires, la complaisancedans le luxe, le renoncement ascétique, le travail obses-sionnel, la création artistique, l’amour de Dieu et l’amourde l’Homme, voilà autant de solutions différentes.Néanmoins, si nombreuses soient les réponses - le cata-logue en est l’histoire humaine - elles ne sont pas innom-brables. Au contraire, dès qu’on néglige les différencesminimes qui relèvent plus de la périphérie que du centre,on découvre qu’il y a seulement un nombre limité de ré-ponses qui furent données et pouvaient être données parl’homme dans les différentes cultures où il a vécu.L’histoire de la religion et de la philosophie est l’histoirede ces réponses, de leur diversité, aussi bien que de leurlimitation numérique.Les réponses dépendent, dans une certaine mesure, dudegré d’individuation atteint par un individu. Chez lejeune enfant, le moi n’est encore que peu développé : ilcontinue à se sentir un avec la mère et n’éprouve pas lesentiment d’être séparé aussi longtemps qu’elle est pré-sente. A son impression de solitude remédient la pré-sence physique de la mère, ses seins, sa peau. Mais à me-sure que l’enfant développe son sens de séparation etd’individualité, la présence physique de la mère ne suffit 5 / 9plus et le besoin se fait jour de surmonter la séparationpar d’autres voies.De même, la race humaine dans son enfance se sentencore une avec la nature. La terre, les animaux, lesplantes sont encore le monde de l’homme. Il s’identifieavec les animaux, ce qui se traduit par le port de masquesd’animaux, par le culte d’un animal totem ou de dieuxanimaux. Mais plus la race humaine émerge de ces liensprimitifs, plus elle se sépare du monde naturel, plus in-tense devient le besoin de découvrir de nouvelles maniè-res d’échapper à la séparation.Première solution partielle :les états orgiaques (abolition du moi séparé)Une des manières de réaliser cet objectif consiste entoutes sortes d’états orgiaques. Ils peuvent se présentersous forme d’une extase auto-provoquée, parfois à l’aidede drogues. Bien des rituels en honneur dans les tribusprimitives offrent une image vivante de ce genre de so-lution. Dans un état transitoire d’exaltation, le mondeextérieur disparaît, et avec lui, le sentiment d’en être sé-paré. Dans la mesure où ces rituels se pratiquent encommun, s’ajoute une expérience de fusion avec legroupe, qui rend cette solution d’autant plus efficace. Acette solution orgiaque est intimement liée, et souventconfondue avec elle, l’expérience sexuelle. L’orgasmepeut produire un état similaire à celui engendré parl’extase ou comparable aux effets de certaines drogues.Des rites d’orgies sexuelles collectives faisaient partie denombreux rituels primitifs. Après l’expérience orgiaque,il semble que l’homme puisse continuer pour un tempssans trop souffrir de sa séparation. Et lorsque peu à peurenaît la tension de l’angoisse, l’accomplissement réitérédu rituel lui sert à nouveau d’exutoire.Aussi longtemps que ces états orgiaques sont affairede pratique commune dans une tribu, ils ne produisent niangoisse, ni culpabilité. Agir de la sorte est correct, etmême vertueux, car c’est là une voie empruntée par tous,approuvée, et recommandée par les guérisseurs ou lesprêtres ; il n’y a donc aucune raison de se sentir coupableou honteux. Il en va tout autrement lorsque la même so-lution est adoptée par un des membres d’une culture quia délaissé ces pratiques communes. L’alcoolisme et latoxicomanie sont les formes que choisissent les individusdans une culture non-orgiaque. En contraste avec ceuxqui participent à une solution érigée en modèle social, ilssouffrent de culpabilité et de remords. Alors qu’ils ten-tent d’échapper à la séparation en se réfugiant dansl’alcool ou les drogues, ils se sentent encore plus séparéslorsque l’expérience orgiaque a pris fin, si bien qu’ilssont poussés à y recourir avec une fréquence et une in-tensité croissantes. De ceci diffère peu le recours à unesolution orgiaque de nature sexuelle. Dans une certainemesure, il s’agit d’une forme naturelle et normale poursurmonter la séparation, et d’une réponse partielle auproblème de la solitude. Néanmoins, chez bien des indi-vidus dont le sentiment de séparation ne trouve aucunsoulagement par d’autres voies, la recherche del’orgasme revêt une fonction qui ne la différencie guèrede l’alcoolisme et de la toxicomanie. Elle devient unetentative désespérée d’échapper à l’angoisse de la sépa-ration, mais n’aboutit qu’au sentiment toujours croissantd’être séparé, compte tenu que l’acte sexuel sans amourne comble jamais la distance entre deux êtres humains,sinon pour un instant.Toutes les formes d’union orgiaque ont trois caracté-ristiques : elles sont intenses, même violentes ; ellesmettent enjeu la personnalité totale, esprit et corps ; ellessont transitoires et périodiques. Il en va exactement ducontraire pour cette forme d’union que, dans le passé etle présent, l’homme a choisie comme solution de loin laplus fréquente : l’union fondée sur le conformisme augroupe, à ses coutumes, pratiques et croyances. Ici, en-core, nous constatons un développement considérable.Deuxième solution partielle : le conformismeDans une société primitive, le groupe est restreint ; ilse compose de ceux avec qui l’on partage le sang et laterre. Avec l’essor croissant de la civilisation, le groupes’élargit : la citoyenneté d’une polis, la citoyenneté d’ungrand état, les membres d’une église, en deviennent lamesure. Même pauvre, un Romain éprouvait de la fiertéparce qu’il pouvait dire : « civis romanus sum » ; Romeet l’Empire étaient sa famille, son foyer, son monde. Demême, dans la société occidentale contemporaine,l’union au groupe constitue la façon prévalente de sur-monter la séparation. C’est une union où, dans une largemesure, le soi individuel disparaît, et dont le but estd’appartenir à la foule. Si je ressemble à quiconque, si jen’ai ni sentiments, ni pensées qui m’en distinguent, si jeme conforme aux coutumes, usages vestimentaires etidées, au pattern du groupe, je suis sauvé ; sauvé del’expérience effrayante de la solitude. Les systèmes dic-tatoriaux recourent aux menaces et à la terreur pour in-duire ce conformisme ; les pays démocratiques à la sug-gestion et à la propagande. Il y a, en effet, une différenceimportante entre les deux systèmes. Dans les démocra-ties, l’anti-conformisme s’avère possible et en fait, n’estjamais entièrement absent ; dans les systèmes totalitaires,par contre, on ne peut attendre que de quelques héros etmartyrs exceptionnels qu’ils refusent de se soumettre.Néanmoins, en dépit de cette différence, les sociétés dé-mocratiques font preuve de conformisme à un point ex-cessif. La raison en est qu’il doit y avoir une réponse à laquête de l’union et qu’à défaut d’une solution autre ou
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L ’ a r t d ’ a i m e r(Introduction)1956ER IC H FR O MMLa révolution de l'amour est, pour Erich Fromm (1900-1980) - une des grandes figures de l'Ecole deFrancfort et lecteur averti de Freud et Marx -, l'unique alternative à la destruction de l'humanité. Une psy-chanalyse adaptée au social, un socialisme humanitaire, une grande confiance dans l'homme qui peut cons-truire une société différente, fondée sur le respect de la vie et sur l'amour, telles sont les idées maîtresses decet humaniste. C'est le propos de son Art d'aimer : un art, l'art même qui fait l'homme libre.Traduit de l’américain par J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, 1968, Ed. Desclée De Brower, 2007, 22ECelui qui ne sait rien, n'aime rien. Celui qui n'est capable de rien ne comprend rien.Celui qui ne comprend rien est sans valeur.Mais celui qui comprend, celui-là aime, observe, voit...Plus on en sait sur une chose, plus grand est l'amour...Qui imagine que tous les fruits mûrissent en même temps que les fraises ne sait rien des raisins.ParacelseAvant-proposOn s'exposerait à la déception en n'attendant de ce livre que de faciles recettes sur l'art d'aimer. Ce quenous voulons montrer en effet, c'est que l'amour n'est pas un sentiment à la portée de n'importe qui : il dé-pend de notre niveau de maturité. Que le lecteur soit bien persuadé que tous ses efforts en ce domaine sontvoués à l'échec s'il ne s'essaie pas assidûment à épanouir sa personnalité en vue d'une orientation produc-tive ; que l'amour individuel ne peut être source de satisfactions si l'on n'est pas capable d'aimer ses sem-blables, si l'on manque d'humilité, de courage, de foi, de discipline vraie. Dans une culture où ces qualitéssont rares, un amour accompli doit être exceptionnel : demandons-nous seulement combien nous avonsconnu de personnes réellement aimantes.Que la tâche soit ardue n'est pas une raison pour s'abstenir d'en explorer les difficultés et les conditionsde réalisation. Pour ne pas compliquer inutilement les choses, nous nous sommes efforcé de traiter le pro-blème dans une langue aussi peu technique que possible et nous nous en sommes tenu à un minimum deréférences à la littérature sur l'amour.
2 / 9IL’amour est-il un art ?L’amour est-il un art ? En ce cas, il requiert connais-sance et effort. Ou bien l’amour est-il une sensationagréable, dont l’expérience est affaire de hasard, ce dansquoi l’on « tombe » si la chance vous sourit ? Ce petitlivre se fonde sur la première prémisse, bien que sans nuldoute la plupart des gens croient aujourd’hui en la se-conde.Non point que les gens s’imaginent que l’amour soitsans importance. Ils en sont affamés, ils vont voird’innombrables films sur des histoires d’amour heureu-ses et malheureuses, ils écoutent des centaines de chan-sons d’amour des plus médiocres - et, cependant, pres-que personne ne pense avoir tant soit peu à apprendre surl’amour.Cette attitude singulière relève de plusieurs prémissesqui, séparément ou conjointement, tendent à la soutenir.Pour la plupart, le problème essentiel de l’amour estd’être aimé plutôt que d’aimer, d’être capable d’amour.Dès lors, leur problème est de savoir comment être aimé,comment être aimable. En quête de ce but, ils suiventdifférentes voies. L’une d’elles, plus masculine, est deremporter des succès, de s’affirmer en puissance et ri-chesse dans les limites de sa position sociale. Une autre,plus féminine, est de chercher à plaire, en cultivant soncorps, sa toilette, etc. D’autres moyens de séduire sontcommuns aux deux sexes : développer des manièresavenantes, une conversation agréable, se montrer atten-tionné, modeste, inoffensif. Bien des façons de se rendreaimable sont identiques à celles qui sont utilisées pourremporter des succès, pour « se faire des amis et agir surautrui ». A vrai dire, ce que la plupart des gens dans notreculture entendent par être aimable, consiste essentielle-ment en un mélange de popularité et de sex appeal.Une seconde prémisse sous-jacente à l’attitude selonlaquelle il n’y a rien à apprendre sur l’amour revient àsupposer que le problème de l’amour est un problèmed’objet, et non un problème de faculté. Les gens pensentqu’il est simple d’aimer, mais qu’il est difficile de dé-couvrir le « bon objet » à aimer - ou qui les aimera. Cetteattitude découle de plusieurs raisons enracinées dans ledéveloppement de la société moderne. Mentionnons,entre autres, le changement important qui se produisit auvingtième siècle quant au choix d’un « objet d’amour ».A la période victorienne, l’amour n’était que rarementune expérience personnelle spontanée pouvant ensuitemener au mariage. Au contraire, le mariage était con-tracté par convention - soit par les familles respectives,soit par un médiateur, soit sans l’aide de tels intermédiai-res ; il était conclu sur la base de considérations sociales,et l’on supposait que, le mariage conclu, l’amours’épanouirait. Au cours des quelques dernières généra-tions, le concept d’amour romantique est devenu presqueuniversel dans le monde occidental. Aux Etats-Unis,bien que des considérations de nature conventionnellen’aient pas complètement disparu, c’est surtoutl’« amour romantique » que l’on recherche, l’expériencepersonnelle de l’amour qui, ensuite, conduira au mariage.Ce nouveau concept de liberté dans l’amour doit avoirfortement rehaussé l’importance de l’objet au détrimentde l’importance de la fonction.Un autre trait caractéristique de la culture contempo-raine est étroitement lié à ce facteur. Toute notre culturese fonde sur un appétit d’achat, sur l’idée d’un échangemutuellement profitable. L’homme moderne trouve sonbonheur à regarder avec frénésie les vitrines des maga-sins et à acheter tout ce que ses moyens lui permettentd’acquérir, en argent comptant ou à tempérament. Il (ouelle) regarde les gens de la même façon. Pour l’homme,une fille attrayante - et pour la femme, un homme sédui-sant - sont les prix qu’ils convoitent. « Attrayant » signi-fie d’habitude un joli paquet de qualités qui jouissent depopularité et sont recherchées sur le marché de la per-sonnalité. Ce qui spécifiquement rend une personne at-trayante dépend de la vogue du temps, au physiquecomme au moral. Durant les années vingt, une femmequi buvait et fumait, rude et sensuelle, était attrayante ;aujourd’hui, la mode exige plus de réserve etd’attachement au foyer. A la fin du dix-neuvième et audébut de ce siècle, on attendait d’un homme qu’il soitagressif et ambitieux - aujourd’hui, il doit être sociable ettolérant - afin d’être un « paquet » séduisant. En tout cas,la sensation de tomber amoureux ne se développed’habitude qu’en regard de ces denrées humaines quisont à la portée des possibilités d’échange propres à cha-cun. J’entreprends une affaire ; l’objet doit être désirablequant à sa valeur sociale et en même temps doit me dési-rer, considération faite à la fois de mes biens et de mesvirtualités manifestes et latentes. Ainsi deux personnestombent-elles amoureuses lorsqu’elles ont le sentimentd’avoir découvert le meilleur objet disponible sur le mar-ché, compte tenu des limitations de leur propre valeurd’échange. Souvent, comme lors de l’achat d’une pro-priété immobilière, les potentialités cachées qui peuventêtre développées jouent un rôle considérable dans cettetransaction.Dans une culture où prévaut l’orientation commer-ciale et dans laquelle le succès matériel constitue la va-leur éminente, il n’y a guère de quoi s’étonner que lesrelations amoureuses suivent le même modèle d’échangeque celui qui gouverne le marché des affaires et du tra-vail.La troisième erreur amenant à supposer qu’il n’y a
3 / 9rien à apprendre sur l’amour réside dans la confusionentre l’expérience initiale de « tomber » amoureux etl’état permanent d’être amoureux, ou mieux encore, de« se tenir » dans l’amour. Si deux personnes qui sontétrangères, comme nous le sommes tous, laissent sou-dainement s’abattre le mur qui les séparait, et se sententproches, se sentent une, ce moment d’unicité est une desexpériences les plus vivifiantes et les plus émouvantes dela vie. Il est d’autant plus merveilleux et miraculeux pourles personnes qui ont vécu séparées, isolées, sans amour.Ce miracle de soudaine intimité est souvent facilité s’ils’associe à, ou est suscité par, l’attraction et la consom-mation sexuelles. Cependant, de par sa nature même, cetype d’amour n’est pas durable. Les deux personness’accoutument l’une à l’autre, leur intimité perd de plusen plus son caractère miraculeux, jusqu’à ce que leurantagonisme, leurs déceptions, leur ennui mutuel, tuentce qui a pu subsister de l’émoi initial. Mais voilà, au dé-but elles ne se doutent de rien : elles prennent, en effet,l’intensité de l’engouement, cet état d’être « fou » l’un del’autre, pour une preuve de l’intensité de leur amour,alors que cela ne fait que révéler le degré de leur solitudeantérieure.Cette attitude - selon laquelle rien n’est plus facile qued’aimer - est restée l’idée dominante sur l’amour malgréles témoignages accablants du contraire. Il n’y a guèred’activité, d’entreprise, dans laquelle on s’engage avecdes espoirs et attentes aussi démesurés, et qui pourtantéchoue aussi régulièrement que l’amour. Si tel était le caspour toute autre activité, les gens seraient avides de con-naître les raisons de cet échec et d’apprendre comment yremédier - ou bien ils renonceraient à cette activité. Puis-que le second terme de cette alternative est impossibledans le cas de l’amour, il semble qu’il n’y ait qu’uneseule façon efficace de surmonter l’échec de l’amour -c’est d’examiner les raisons de cet échec et d’étudier lasignification de l’amour.La première démarche qui s’impose est de prendreconscience que l’amour est un art, tout comme vivre estun art ; si nous voulons apprendre comment aimer, nousdevons procéder de la même manière que pour appren-dre n’importe quel autre art, à savoir la musique, lapeinture, la charpenterie, ou l’art de la médecine ou de lamécanique.Quelles sont les étapes nécessaires à l’apprentissagede tout art ?On peut par commodité distinguer deux parties dansle processus d’apprentissage d’un art : la maîtrise de lathéorie et la maîtrise de la pratique. Si je désire apprendrel’art de la médecine, il me faut d’abord connaître les faitstouchant au corps humain et aux diverses maladies.Lorsque j’ai acquis cet ensemble de connaissances théo-riques, je ne suis encore compétent en aucune façon dansl’art de la médecine. Je ne deviendrai un maître dans cetart qu’après une longue pratique, jusqu’à ce que finale-ment les résultats de ma connaissance théorique et lesrésultats de ma pratique fusionnent en un tout - mon in-tuition, essence de la maîtrise de tout art. Mais, outrel’apprentissage de la théorie et de la pratique, il y a untroisième facteur nécessaire pour devenir un maître dansquelque art que ce soit - la maîtrise de l’art doit êtrel’objet d’une préoccupation ultime ; il importe que rienau monde n’ait plus d’importance que l’art. Ceci vautpour la musique, la médecine, la charpenterie - et pourl’amour. Et, peut-être, trouvons-nous ici la réponse à laquestion de savoir pourquoi les membres de notre cultureessaient si rarement d’apprendre cet art, en dépit de leurséchecs manifestes : c’est que, malgré un insatiable appé-tit d’amour, profondément enraciné, presque tout le restepasse pour plus important : le succès, le prestige, l’argent,le pouvoir - nous consacrons la presque totalité de notreénergie à apprendre comment atteindre ces objectifs, etnous n’en réservons quasi pas à apprendre l’art d’aimer.Serait-ce que les seules choses considérées commevalant la peine d’être apprises sont celles qui permettentde gagner de l’argent ou du prestige, tandis que l’amour,qui profite « seulement » à l’âme, mais n’est d’aucunprofit au sens moderne, serait un luxe auquel nousn’avons pas le droit de consacrer beaucoup d’énergie ?Quoi qu’il en soit, la discussion qui suit traitera de l’artd’aimer en se référant aux distinctions déjà mention-nées : d’abord, je discuterai de la théorie de l’amour - etceci occupera la majeure partie de ce livre ; après quoi, jediscuterai de la pratique de l’amour - du peu qui puisseêtre dit sur la pratique en cette matière, comme d’ailleursen toute autre.IILa théorie de l’amour1L’amour,réponse au problème de l’existence humaineToute théorie de l’amour doit commencer par unethéorie de l’homme, de l’existence humaine. Certes,nous rencontrons l’amour, ou plutôt un équivalent del’amour, chez les animaux, mais leurs attachements relè-vent surtout de leur équipement instinctuel ; chezl’homme, par contre, seuls des vestiges de cet équipe-ment instinctuel apparaissent encore en action. Ce qui,précisément, est essentiel dans l’existence de l’homme,c’est qu’il a émergé du règne animal, de l’adaptation ins-
4 / 9tinctive, qu’il a transcendé la nature - bien qu’il ne laquitte jamais ; il en fait partie - mais aussi, qu’une foisarraché à la nature, il ne peut la réintégrer ; dès l’instantoù il est éjecté du paradis - cet état d’unité originelle avecla nature - des chérubins aux épées de flammes lui barre-raient la route s’il essayait d’y revenir. L’homme ne peutavancer qu’en développant sa raison, en trouvant uneharmonie nouvelle, et qui soit humaine, au lieu del’harmonie préhumaine qui est irrémédiablement perdue.De par sa naissance, l’homme, entendez la race hu-maine aussi bien que l’individu, est expulsé d’une situa-tion qui était déterminée, aussi déterminée que les ins-tincts, dans une situation qui est indéterminée, incertaineet ouverte. Il n’y a de certitude que sur le passé - et surl’avenir dans la mesure où il porte la mort.L’homme est doué de raison ; il est vie consciented’elle-même ; il a conscience de lui-même, de son sem-blable, de son passé, et des possibilités de son avenir.Cette conscience de lui-même comme entité séparée, laconscience de la brièveté de sa propre vie, du fait qu’il aété engendré sans sa volonté et qu’il meurt contre sa vo-lonté, qu’il mourra avant ceux qu’il aime, ou eux avantlui, la conscience de sa solitude et de sa séparation, deson impuissance devant les forces de la nature et de lasociété, tout ceci fait de son existence séparée, désunie,une prison insupportable. Il sombrerait dans la folie s’ilne pouvait s’évader de cette prison et tendre vers l’avant,s’unir sous une forme ou sous une autre avec les hom-mes, avec le monde extérieur.Angoisse de la séparationet besoin de la surmonterL’expérience de séparation suscite l’angoisse ; elleest, à vrai dire, la source de toute angoisse. Etre séparésignifie être coupé de, sans être du tout en mesured’exercer mes facultés humaines. Dès lors, être séparésignifie être démuni, incapable de saisir le monde - objetset personnes - activement ; cela signifie que le mondepeut m’envahir sans qu’il soit en mon pouvoir de réagir.En ce sens, la séparation est source d’extrême angoisse.De plus, elle suscite un sentiment de honte et de culpabi-lité : sentiment qui s’exprime dans l’histoire bibliqued’Adam et Eve. Après avoir mangé de l’« arbre de laconnaissance du bien et du mal », après avoir désobéi (iln’y a ni bien, ni mal, à moins qu’il n’y ait liberté de dés-obéir), après être devenus humains en s’étant affranchisde l’harmonie animale originelle avec la nature, c’est-à-dire après leur naissance comme êtres humains - ils vi-rent « qu’ils étaient nus - et ils eurent honte ». Pourrions-nous supposer qu’un mythe aussi ancien et élémentaireque celui-ci témoigne de cette moralité prude, caractéris-tique du dix-neuvième siècle, et que le point importantenseigné par cette histoire soit la confusion d’Adam etEve lorsqu’ils s’aperçurent que leurs organes génitauxétaient visibles ? Il peut difficilement en être ainsi, et eninterprétant l’histoire dans un esprit victorien, nous man-quons le point principal, qui semble le suivant : devenusconscients d’eux-mêmes et l’un de l’autre, l’homme et lafemme prennent aussi conscience de leur séparation et deleur différence, dans la mesure où ils appartiennent à dessexes différents. Mais tout en reconnaissant leur sépara-tion, ils restent étrangers parce qu’ils n’ont pas encoreappris à s’aimer l’un l’autre (ce qui est aussi mis en lu-mière par le fait qu’Adam se défend en blâmant Eveplutôt qu’en essayant de la défendre). La conscience dela séparation humaine, sans réunion par l’amour - estsource de honte. Elle est en même temps source de cul-pabilité et d’angoisse.Ainsi donc, le besoin le plus profond de l’homme estde surmonter sa séparation, de fuir la prison de sa soli-tude. L’échec absolu à atteindre cet objectif signifie lafolie, car comment surmonter la panique d’une complètesolitude, sinon par un retrait si radical du monde que lesentiment de séparation disparaît - parce que le mondeextérieur, dont on est séparé, a lui-même disparu.L’homme, - de tout âge et de toute culture - se trouveconfronté à la solution d’un seul et même problème :comment surmonter la séparation, comment accomplirl’union, comment transcender sa propre vie individuelleet trouver l’unicité ? Le problème se pose dans les mê-mes termes pour l’homme primitif vivant dans lescavernes, pour le nomade qui veille sur ses troupeaux,pour le paysan d’Egypte, pour le commerçant phénicien,le soldat romain, le moine du Moyen-Âge, le samouraïjaponais, remployé de bureau et l’ouvrier modernes. Leproblème est le même, car il jaillit du même sol : la si-tuation humaine, les conditions de l’existence humaine.Certes, la réponse varie. Le culte animal, les sacrificeshumains ou les conquêtes militaires, la complaisancedans le luxe, le renoncement ascétique, le travail obses-sionnel, la création artistique, l’amour de Dieu et l’amourde l’Homme, voilà autant de solutions différentes.Néanmoins, si nombreuses soient les réponses - le cata-logue en est l’histoire humaine - elles ne sont pas innom-brables. Au contraire, dès qu’on néglige les différencesminimes qui relèvent plus de la périphérie que du centre,on découvre qu’il y a seulement un nombre limité de ré-ponses qui furent données et pouvaient être données parl’homme dans les différentes cultures où il a vécu.L’histoire de la religion et de la philosophie est l’histoirede ces réponses, de leur diversité, aussi bien que de leurlimitation numérique.Les réponses dépendent, dans une certaine mesure, dudegré d’individuation atteint par un individu. Chez lejeune enfant, le moi n’est encore que peu développé : ilcontinue à se sentir un avec la mère et n’éprouve pas lesentiment d’être séparé aussi longtemps qu’elle est pré-sente. A son impression de solitude remédient la pré-sence physique de la mère, ses seins, sa peau. Mais à me-sure que l’enfant développe son sens de séparation etd’individualité, la présence physique de la mère ne suffit
5 / 9plus et le besoin se fait jour de surmonter la séparationpar d’autres voies.De même, la race humaine dans son enfance se sentencore une avec la nature. La terre, les animaux, lesplantes sont encore le monde de l’homme. Il s’identifieavec les animaux, ce qui se traduit par le port de masquesd’animaux, par le culte d’un animal totem ou de dieuxanimaux. Mais plus la race humaine émerge de ces liensprimitifs, plus elle se sépare du monde naturel, plus in-tense devient le besoin de découvrir de nouvelles maniè-res d’échapper à la séparation.Première solution partielle :les états orgiaques (abolition du moi séparé)Une des manières de réaliser cet objectif consiste entoutes sortes d’états orgiaques. Ils peuvent se présentersous forme d’une extase auto-provoquée, parfois à l’aidede drogues. Bien des rituels en honneur dans les tribusprimitives offrent une image vivante de ce genre de so-lution. Dans un état transitoire d’exaltation, le mondeextérieur disparaît, et avec lui, le sentiment d’en être sé-paré. Dans la mesure où ces rituels se pratiquent encommun, s’ajoute une expérience de fusion avec legroupe, qui rend cette solution d’autant plus efficace. Acette solution orgiaque est intimement liée, et souventconfondue avec elle, l’expérience sexuelle. L’orgasmepeut produire un état similaire à celui engendré parl’extase ou comparable aux effets de certaines drogues.Des rites d’orgies sexuelles collectives faisaient partie denombreux rituels primitifs. Après l’expérience orgiaque,il semble que l’homme puisse continuer pour un tempssans trop souffrir de sa séparation. Et lorsque peu à peurenaît la tension de l’angoisse, l’accomplissement réitérédu rituel lui sert à nouveau d’exutoire.Aussi longtemps que ces états orgiaques sont affairede pratique commune dans une tribu, ils ne produisent niangoisse, ni culpabilité. Agir de la sorte est correct, etmême vertueux, car c’est là une voie empruntée par tous,approuvée, et recommandée par les guérisseurs ou lesprêtres ; il n’y a donc aucune raison de se sentir coupableou honteux. Il en va tout autrement lorsque la même so-lution est adoptée par un des membres d’une culture quia délaissé ces pratiques communes. L’alcoolisme et latoxicomanie sont les formes que choisissent les individusdans une culture non-orgiaque. En contraste avec ceuxqui participent à une solution érigée en modèle social, ilssouffrent de culpabilité et de remords. Alors qu’ils ten-tent d’échapper à la séparation en se réfugiant dansl’alcool ou les drogues, ils se sentent encore plus séparéslorsque l’expérience orgiaque a pris fin, si bien qu’ilssont poussés à y recourir avec une fréquence et une in-tensité croissantes. De ceci diffère peu le recours à unesolution orgiaque de nature sexuelle. Dans une certainemesure, il s’agit d’une forme naturelle et normale poursurmonter la séparation, et d’une réponse partielle auproblème de la solitude. Néanmoins, chez bien des indi-vidus dont le sentiment de séparation ne trouve aucunsoulagement par d’autres voies, la recherche del’orgasme revêt une fonction qui ne la différencie guèrede l’alcoolisme et de la toxicomanie. Elle devient unetentative désespérée d’échapper à l’angoisse de la sépa-ration, mais n’aboutit qu’au sentiment toujours croissantd’être séparé, compte tenu que l’acte sexuel sans amourne comble jamais la distance entre deux êtres humains,sinon pour un instant.Toutes les formes d’union orgiaque ont trois caracté-ristiques : elles sont intenses, même violentes ; ellesmettent enjeu la personnalité totale, esprit et corps ; ellessont transitoires et périodiques. Il en va exactement ducontraire pour cette forme d’union que, dans le passé etle présent, l’homme a choisie comme solution de loin laplus fréquente : l’union fondée sur le conformisme augroupe, à ses coutumes, pratiques et croyances. Ici, en-core, nous constatons un développement considérable.Deuxième solution partielle : le conformismeDans une société primitive, le groupe est restreint ; ilse compose de ceux avec qui l’on partage le sang et laterre. Avec l’essor croissant de la civilisation, le groupes’élargit : la citoyenneté d’une polis, la citoyenneté d’ungrand état, les membres d’une église, en deviennent lamesure. Même pauvre, un Romain éprouvait de la fiertéparce qu’il pouvait dire : « civis romanus sum » ; Romeet l’Empire étaient sa famille, son foyer, son monde. Demême, dans la société occidentale contemporaine,l’union au groupe constitue la façon prévalente de sur-monter la séparation. C’est une union où, dans une largemesure, le soi individuel disparaît, et dont le but estd’appartenir à la foule. Si je ressemble à quiconque, si jen’ai ni sentiments, ni pensées qui m’en distinguent, si jeme conforme aux coutumes, usages vestimentaires etidées, au pattern du groupe, je suis sauvé ; sauvé del’expérience effrayante de la solitude. Les systèmes dic-tatoriaux recourent aux menaces et à la terreur pour in-duire ce conformisme ; les pays démocratiques à la sug-gestion et à la propagande. Il y a, en effet, une différenceimportante entre les deux systèmes. Dans les démocra-ties, l’anti-conformisme s’avère possible et en fait, n’estjamais entièrement absent ; dans les systèmes totalitaires,par contre, on ne peut attendre que de quelques héros etmartyrs exceptionnels qu’ils refusent de se soumettre.Néanmoins, en dépit de cette différence, les sociétés dé-mocratiques font preuve de conformisme à un point ex-cessif. La raison en est qu’il doit y avoir une réponse à laquête de l’union et qu’à défaut d’une solution autre oumeilleure, l’union par conformisme à la foule devientalors prédominante. On ne peut s’expliquer l’emprisequ’exercé la peur d’être différent, la peur de s’éloignerdu troupeau ne fût-ce que de quelques pas, sinon encomprenant à quelle profondeur se situe le besoin de nepas être séparé. Parfois, cette peur de l’anti-conformisme
6 / 9est rationalisée en une peur des dangers pratiques quipourraient menacer l’anti-conformiste. Mais en fait, lesgens veulent se conformer à un degré bien plus élevéqu’ils n’y sont contraints, du moins dans les démocratiesoccidentales.La plupart des gens ne sont même pas conscients deleur besoin de conformisme. Ils vivent avec l’illusionqu’ils suivent leurs propres idées et penchants, qu’ils sontindividualistes, que les opinions auxquelles ils sont arri-vés représentent l’aboutissement de leur propre réflexion- et que, si leurs idées rejoignent celles de la majorité,c’est en quelque sorte une coïncidence. Le consensus detous sert de preuve à la justesse de « leurs » idées.Comme persiste malgré tout un besoin de ressentir quel-que individualité, ils le satisfont sur des différences mi-neures ; les initiales sur le sac à main ou le tricot, la pla-que portant le nom du caissier de banque, l’appartenanceau parti démocrate par opposition au parti républicain,aux Elks plutôt qu’aux Shriners, deviennent l’expressiondes différences individuelles. Le slogan publicitaire« c’est différent » révèle ce besoin pathétique de diffé-rence, alors qu’en réalité c’est à peine s’il en subsistequelqu’une.La tendance croissante à l’élimination des différencesest intimement liée au concept et à l’expérience del’égalité telle qu’elle est en train de se développer dansles sociétés industrielles les plus avancées. Egalité avaitsignifié, dans un contexte religieux, que nous sommestous des enfants de Dieu, que tous nous participons à lamême substance humano-divine, que nous sommes tousun. Il signifiait aussi que les différences véritables entreles individus devaient être respectées, que s’il est vraique nous sommes tous un, il est également vrai que cha-cun d’entre nous constitue une entité unique, un cosmospar lui-même. Une telle conviction de la singularité del’individu s’exprime par exemple dans l’affirmation duTalmud : « Celui qui sauve une seule vie est comme s’ilavait sauvé le monde entier ; celui qui détruit une seulevie est comme s’il avait détruit le monde entier ».L’égalité comme condition de développement del’individualité, c’est également le sens que la philosophieoccidentale des lumières conférait à ce concept. Il signi-fiait (Kant en a donné la formulation la plus claire) quenul ne doit se servir d’autrui comme moyen de ses pro-pres fins. Que tous les hommes sont égaux dans la me-sure où ils sont des fins, et seulement des fins, et jamaisdes moyens l’un pour l’autre. S’inspirant des idées de laphilosophie des lumières, des penseurs socialistes de dif-férentes écoles définirent l’égalité comme l’abolition del’exploitation, de l’utilisation de l’homme par l’homme,qu’elle soit cruelle ou « humaine ».Dans la société capitaliste contemporaine, la signifi-cation de l’égalité s’est transformée. Par égalité on se ré-fère à une égalité d’automates ; d’hommes qui ont perduleur individualité. Aujourd’hui égalité signifie« similitude » plutôt que « singularité ». C’est une simi-litude d’abstractions, d’hommes qui exécutent les mê-mes travaux, qui s’adonnent aux mêmes loisirs, qui lisentles mêmes journaux, qui nourrissent les mêmes senti-ments et les mêmes idées. A cet égard, il nous faut aussiconsidérer avec quelque scepticisme certaines réalisa-tions que l’on vante en général comme des signes de no-tre progrès, notamment l’égalité des femmes. Cela vasans dire, je ne prends pas parti contre l’égalité féminine ;mais ce qu’il y a de positif dans cette tendance à l’égaliténe doit pas nous abuser. Elle fait partie de ce courant quiporte à l’élimination des différences. L’égalité s’achète àce prix même : les femmes sont égales parce qu’elles nesont plus différentes. La proposition de la philosophiedes lumières, l’âme n’a pas de sexe (en français dans letexte) est devenue une pratique générale. La polarité dessexes est en voie de disparaître, et avec elle l’amour éro-tique, qui se fonde sur cette polarité. Les hommes et lesfemmes deviennent les mêmes, non des égaux en tantque pôles opposés. La société contemporaine prêche cetidéal d’égalité non-individualisée parce qu’elle a besoind’atomes humains, tous semblables, pour les faire fonc-tionner dans un vaste agrégat, doucement, sans frictions ;tous obéissant aux mêmes ordres, mais chacun étantnéanmoins convaincu qu’il suit ses propres désirs. Toutcomme la production moderne en grande série requiert lastandardisation des produits, ainsi le processus social re-quiert la standardisation de l’homme, et cette standardi-sation, on l’appelle « égalité ».L’union par conformisme n’est ni intense ni violente ;elle est calme, dictée par la routine, et pour cette raisonmême, suffit rarement à pacifier l’angoisse de la sépara-tion. L’incidence de l’alcoolisme, la toxicomanie, lasexualité compulsive, et le suicide dans la société occi-dentale contemporaine sont des symptômes de cet échecrelatif du conformisme à la foule. De plus, cette solutionconcerne surtout l’esprit et non le corps, et dès lorss’avère également déficiente en regard des solutions or-giaques. Le conformisme à la foule ne présente qu’unseul avantage ; il est permanent, et non spasmodique.Dès l’âge de trois ou quatre ans, l’individu est introduitdans le pattern de conformisme, et par la suite, ne perdjamais son contact avec la foule. Même ses funérailles,qu’il anticipe comme sa dernière grande affaire sociale,demeurent en stricte conformité avec le pattern.Outre le conformisme comme un des moyens desoulager l’angoisse jaillissant de la séparation, il importede considérer un autre facteur de la vie contemporaine :le rôle de la routine du travail et du plaisir. L’homme de-vient un « huit heures - midi, deux heures - six heures »,il fait partie de la force de travail ou de la force bureau-cratique des employés et directeurs. Il a peu d’initiative,ses tâches sont régies par l’organisation du travail ;même entre ceux qui se situent au haut et au bas del’échelle, la différence est restreinte. Tous accomplissentdes tâches prescrites par la structure d’ensemble de
7 / 9l’organisation, à une vitesse prescrite, et d’une façonprescrite. Les sentiments eux-mêmes sont prescrits :gaieté, tolérance, honnêteté, ambition, et capacité des’accommoder avec tout le monde, sans frictions. De fa-çon similaire, quoiqu’avec moins de rigueur, les loisirssont routines. Les livres sont choisis par les clubs de li-vres, les programmes de cinéma par les distributeurs defilms et les propriétaires de salles, avec l’appui de la pu-blicité qu’ils financent ; le reste est tout aussi uniformisé :la promenade dominicale en voiture, la séance de télévi-sion, la partie de cartes, les réceptions. De la naissance àla mort, du lundi au lundi, du matin au soir -toutes lesactivités sont routinées et préfabriquées. Comment unhomme pris dans ce filet de routine n’oublierait-il pasqu’il est un homme, un individu unique, qui n’a reçu quecette seule chance de vivre, avec des espoirs et des dés-illusions, avec des peines et des craintes, avec le désirnostalgique de l’amour et la terreur du néant et de la sé-paration ?Troisième solution partielle :le travail créateurUne troisième manière d’atteindre l’union réside dansl’activité créatrice, que ce soit celle de l’artiste ou del’artisan. Dans toute espèce de travail créateur, la per-sonne qui crée s’unit avec son matériau, qui représente lemonde en dehors d’elle. Qu’il s’agisse d’un menuisierconfectionnant une table ou d’un orfèvre une pièce debijouterie, qu’il s’agisse du paysan qui cultive son grainou du peintre qui réalise un tableau, dès qu’il y a activitécréatrice le travailleur et son objet deviennent un,l’homme s’unit avec le monde dans le processus decréation. Ceci n’est vrai, cependant, que du travail pro-ductif, du travail où j’organise, élabore, contemple le ré-sultat de mon labeur. En effet, dans la démarche mo-derne à laquelle est astreint l’employé de bureau,l’ouvrier réduit à n’être que le maillon d’une chaîne in-terminable, il ne reste que bien peu de cette qualité unifi-catrice du travail. Le travailleur devient un appendice dela machine ou de l’organisation bureaucratique. Il a cesséd’être lui-même - dès lors, au-delà de l’union par con-formisme, aucune autre n’est possible.L’amour seule solution humaineL’unité qui se réalise dans le travail productif n’estpas interpersonnelle ; dans la fusion orgiaque, l’unitéreste temporaire ; quant à l’unité par conformisme, ellene constitue qu’une pseudo-unité. Aussi ne s’agit-il quede réponses partielles au problème de l’existence. La ré-ponse plénière réside dans l’accomplissement de l’unioninterpersonnelle, de la fusion avec une autre personne,dans l’amour.Ce désir de fusion interpersonnelle est le plus puissantdynamisme en l’homme. C’est la passion la plus fonda-mentale, c’est la force qui maintient la cohésion de larace humaine, du clan, de la famille, de la société.L’échec à le réaliser signifie folie ou destruction - des-truction de soi ou destruction des autres. Sans amour,l’humanité ne pourrait survivre un seul jour. Encore que,si nous entendons par « amour » la réalisation de l’unioninterpersonnelle, nous nous heurtons à une sérieuse diffi-culté. Il y a, de fait, bien des manières de réaliser la fu-sion - et les différences entre les diverses formes del’amour ne sont pas moins significatives que ce qui leurest commun. Faut-il alors donner à toutes l’appellationd’amour ? Ou devons-nous réserver seulement le termed’« amour » à une forme spécifique d’union, à celle qui,durant les quatre derniers millénaires de l’histoire occi-dentale et orientale, fut considérée comme la vertuexemplaire par toutes les grandes religions humanistes etconceptions philosophiques ?De même que pour toute difficulté sémantique, on nepeut trancher que par l’arbitraire. Ce qui importe, c’estque nous sachions de quelle sorte d’union nous nous en-tretenons lorsque nous parlons de l’amour. Nous réfé-rons-nous à l’amour en tant que réponse plénière au pro-blème de l’existence, ou bien visons-nous ces formesimparfaites de l’amour que l’on peut appeler union sym-biotique ? Dans les pages qui suivent, je ne désigneraipar amour que le premier terme de cette alternative, maisje vais entreprendre la discussion sur l’« amour » en par-tant du second.Les formes imparfaites de l’amourpar union symbiotiqueL’unionsymbiotique a son modèle biologique dans larelation entre la mère enceinte et le fœtus. Ils sont deux,et pourtant ne font qu’un. Ils vivent « ensemble »(symbiosis), ils ont besoin l’un de l’autre. Le fœtus faitpartie de la mère, il reçoit d’elle ce dont il a besoin, lamère est en quelque sorte son monde ; elle le nourrit, leprotège, mais sa propre vie en est aussi valorisée. Dansune union par symbiose psychique, les deux corps sontindépendants, mais le même genre d’attachement se re-trouve au niveau psychologique.La forme passive de l’union symbiotique est la sou-mission, ou pour utiliser un terme clinique, le maso-chisme. Le masochiste échappe au sentiment insupporta-ble d’isolement et de séparation en se faisant partie inté-grante d’une autre personne qui le dirige, le guide, leprotège, qui en est comme la vie et l’oxygène. Le pou-voir de la personne à qui l’on se soumet, qu’il s’agissed’un humain ou d’un dieu, est surestimé ; elle est tout, jene suis rien, sinon dans la mesure où j’en fais partie. Entant que partie, je participe à sa grandeur, à son pouvoir, àsa certitude. Le masochiste n’a pas à prendre de déci-sions, n’a pas à assumer le moindre risque ; il n’est ja-mais seul - mais il n’est pas indépendant ; il n’a aucuneintégrité ; il n’est pas encore pleinement né. Dans uncontexte religieux, l’objet de culte s’appelle une idole ;dans le contexte profane d’une relation d’amour maso-
8 / 9chiste, le mécanisme essentiel, celui de l’idolâtrie, estidentique. Lorsqu’à la relation masochiste se mêle le dé-sir sexuel, il ne s’agit plus d’une soumission à laquelleseul l’esprit participe, mais tout le corps également. Ilpeut y avoir soumission masochiste au destin, à la mala-die, à la musique rythmique, à Pétât orgiaque déclenchépar des drogues ou sous hypnose - dans tous ces cas, lapersonne renonce à son intégrité, se fait l’instrument dequelqu’un ou de quelque chose en dehors d’elle ; elle n’apas besoin de résoudre le problème de la vie par une ac-tivité productrice.La forme active de la fusion symbiotique est la domi-nation ou, pour utiliser un terme psychologique qui cor-responde à masochisme, le sadisme. Le sadique veutéchapper à sa solitude et à son impressiond’emprisonnement en faisant d’une autre personne unepartie intégrante de lui-même. Il se surestime et se valo-rise par incorporation d’une autre personne qui lui rendun culte.La personne sadique est aussi dépendante de la per-sonne soumise que la seconde l’est de la première ; au-cune des deux ne peut vivre sans l’autre. La seule diffé-rence est que le sadique commande, exploite, blesse,humilie, tandis que le masochiste est commandé, ex-ploité, blessé, humilié. Sans doute est-ce une différenceconsidérable d’un point de vue réaliste, mais dans unsens émotionnel plus profond, cette différence n’est pasaussi importante que ce qui est commun à tous deux : lafusion sans intégrité. Si l’on comprend ce point, on nesera pas surpris non plus de constater qu’habituellementune personne réagit à la fois de manière sadique et maso-chiste, en général envers des objets distincts. Hitler réa-gissait de façon sadique vis-à-vis du peuple, mais de fa-çon masochiste vis-à-vis du destin, de l’histoire, du« pouvoir supérieur » de la nature. Sa fin - le suicide ausein de la destruction générale - est aussi caractéristiqueque l’était son rêve de succès - une totale domination1.L’amour accompli,pouvoir actif de participationEn contraste avec l’union symbiotique, l’amour ac-compli est une union qui implique la préservation del’intégrité, de l’individualité. L’amour est chez l’hommeun pouvoir actif ; un pouvoir qui démantèle les murs sé-parant l’homme de ses semblables, qui l’unit à autrui ;l’amour lui fait surmonter la sensation d’isolement et deséparation, tout en lui permettant d’être lui-même, demaintenir son intégrité. Le paradoxe de l’amour réside ence que deux êtres deviennent un et cependant restentdeux.Si nous disons de l’amour qu’il est « activité », nous1 Cf. l’étude plus détaillée de E. Fromm sur le sadisme et lemasochisme dans Escape from Freedom, Rinehart & Compa-gny, New York, 1941.nous heurtons à une difficulté qui tient à la significationambiguë de ce terme. Par « activité », selon l’acceptionmoderne de ce mot, on entend d’habitude une action qui,par une dépense d’énergie, opère un changement dansune situation existante. Ainsi considère-t-on un hommecomme actif s’il fait des affaires, étudie la médecine, tra-vaille à la chaîne, construit une table, ou se livre auxsports. Toutes ces activités ont ceci en commun qu’ellesvisent un but extérieur à atteindre. Ce dont il n’est pastenu compte, c’est de la motivation de l’activité. Consi-dérons, par exemple, un homme poussé à un travail in-cessant par un sentiment d’insécurité et de solitude pro-fondes ; ou un autre poussé par l’ambition ou la soif del’argent. Dans tous ces cas, l’individu est esclave d’unepassion, et son activité est en fait une « passivité » parcequ’il est poussé ; il est victime, non « acteur ». D’autrepart, un homme qui se tient tranquille et qui contemple,sans autre intention ou objectif que de faire l’expériencede lui-même et de son unicité avec le monde, on le con-sidère comme « passif » parce qu’il n’est pas « en trainde faire » quelque chose. En réalité, cette attitude de mé-ditation concentrée représente la plus haute activité quisoit, une activité de l’âme, qui n’est rendue possible quepar la liberté intérieure et l’autonomie. Ainsi donc, ausens moderne, le concept d’activité se réfère à une dé-pense d’énergie en vue de la réalisation d’objectifs exter-nes, tandis qu’en un autre sens, il se réfère à la mise enœuvre de pouvoirs inhérents à l’homme, sans se soucierqu’ait lieu un changement extérieur. Ce second sens duconcept d’activité, Spinoza l’a formulé très clairement. Ildistingue parmi les affects ceux qui sont actifs et passifs,les « actions » et les « passions ». Dans l’exercice d’unaffect actif, l’homme est libre, il est maître de son affect ;dans l’exercice d’un affect passif, l’homme est poussé,objet d’une motivation dont il n’est pas lui-même con-scient. Ainsi Spinoza en vient-il à affirmer que la vertu etle pouvoir sont une seule et même chose2. L’envie, lajalousie, l’ambition, toute espèce de cupidité, sont despassions ; l’amour est une action, la pratique d’un pou-voir humain qui ne peut s’exercer que dans la liberté etjamais sous l’effet d’une contrainte.L’amour est une activité, non un affect passif ; il estun « prendre part à », et non un « se laisser prendre ». Demanière très générale, on peut en expliciter le caractèreactif en disant ceci : l’amour consiste essentiellement àdonner, non à recevoir.... / ...2 Spinoza, Ethique IV, Def.8
2-AMOUR VERS L' AUTRE
3-1- AMOUR ET SERVICE ET "CHANGER LE MONDE ET LES AUTRES "
4-1- LA CHARITE
1-
2- L AMOUR POUR L AUTRE
L'Amour que vous devez avoir pour autrui doit être libre de tout attachement. Ne peuvent confondre Amour et attachement, ou bien les croire indissociables, que ceux qui manquent sérieusement d'introspection. Observez ce qui se passe en vous. Constatez lorsque vous souffrez d'une séparation, de telle ou telle attitude d'un être aimé, ou bien lorsque vous désirez que ceci ou cela arrive ou n'arrive pas que ce n'est pas de l'Amour qui se manifeste, mais de l'inquiétude, du désir, de la frustration et que tout cela n'est qu'un mouvement du mental. Mouvement accapareur et passionné que vous confondez abusivement avec l’Amour.
L'Amour en lui-même est un flux silencieux, qui trouve son bonheur et sa récompense dans sa propre expression. L'éloignement géographique, la mort ou la séparation, la conduite d'autrui, fut-elle particulièrement négative à notre égard, ne gêne aucunement l'amour. Certes, une telle attitude est étrangère à bien des habitudes, cependant qui apprend le pur Amour devient bientôt capable de l'étendre à toutes choses.
Nul doute qu'à première lecture certains trouveront le pur Amour, dégagé des mouvements mentaux de l'appropriation, de la convoitise, de l'inquiétude et de la frustration, impossible à pratiquer. Et cependant, quoi de plus simple il suffit de dépouiller l'Amour de tout ce qui ne lui appartient pas et se cache frileusement derrière ce mot. Il suffit de voir clair en soi-même. Ayez le courage d'observer et de constater, sans vous mentir, la différence qui existe entre l'Amour et la convoitise, entre le sentiment d'Amour et le sentiment de frustration, entre la plénitude de l'Amour et l'orgueilleuse jouissance de l'appropriation, entre la crispation inquiète et le flux chaud et généreux de l'Amour, il ne s'agit pas d'accepter conventionnellement une différence somme toute évidente. Il faut recenser et analyser, par une observation de soi-même intense, toutes les caractéristiques de l'irréductible différence. En la pleine perception de cette différence, l'Amour et les sentiments mentionnés se révèlent appartenir à deux ordres de réalité totalement différents. Seuls le manque d'intériorisation et les abus généralisés du langage et de la littérature ont permis de les confondre.
Apprenez à découvrir en vous-même qu'il y a des moments où vous aimez, et qu'il y en a d'autres où vous vous inquiétez, d'autres où vous convoitez et vous appropriez, d'autres encore où vous regrettez et souffrez. Le contenu de ces moments est totalement différent ; même si parfois les uns succèdent aux autres très rapidement. Admettez-le, et constatez-le.
Les moments d'Amour, de vrai Amour, ne sont meublés par aucun sentiment inférieur. Cessez de tricher avec le mot Amour, de tout excuser par lui, de tout recouvrir pudiquement de son manteau. Lorsque vous savez par l’observation de vous-même que le fait d'Aimer est complètement différent du fait de s'inquiéter, de convoiter ou de regretter, cessez de dire : je m'inquiète, je désire ou je souffre parce que j'aime. Cette justification est fausse. C'est comme si vous disiez : je parle parce que je ne me tais pas.
À tout moment vous avez la possibilité d'Aimer au lieu de vous inquiéter, convoiter ou regretter soyez honnête : inquiétude, convoitise et regret ne sont pas l'Amour et ne viennent pas de l’Amour. Ils viennent de l'ego, c'est l'ego qui veut posséder, qui souffre de la privation de possession et la redoute. L'Amour lui ne prend rien, il donne, il ne connaît aucune privation possible, car rien ne peut vous empêcher d'Aimer. Ni la séparation, ni le temps n'ont de prise sur l'Amour véritable sur l'Amour dépouillé des scories de l'ego, sur l'Amour éternel.
Comment Aimer notre ennemi, celui qui nous insulte, nous dénigre, nous agresse, nuit à ceux qui nous sont proches, ou nous trahit ? C'est une simple question d'entraînement, et le début de cet entraînement c'est l'Amour des objets. Par cet Amour, tel qu'il a été décrit, vous apprenez à aimer volontairement, chose qui vous était inconnue. Dès lors les clefs du coeur sont en votre possession, vous ouvrez les portes d'écarlate chaque fois que vous le désirez. Vous apprenez à Aimer pour le plaisir, sans rien attendre en retour, et voici que votre Amour se dépouille de l’égoïsme. Vous apprenez à Aimer des objets anodins et laids, et votre Amour ne dépend plus des attirances psychologiques. Lorsque ceci est obtenu le pas qu'il reste à franchir pour parvenir à Aimer vos ennemis d'une manière effective, n'est plus un plus de géant. C'est un petit effort supplémentaire. Un effort qui en sa répétition détruit les barrières de l'ego. Quand les barrières égotiques sont tombées, la spontanéité en pur Amour s'installe. À tout instant vous pouvez penser à quelqu'un ou le regarder et l'Aimer silencieusement. C'est l'homme qui convoite, s'approprie, regrette... Tous ces mouvements du mental humain ne sont pas l'Amour. Ils ne sont qu'apitoiement de l'ego sur lui-même ou avidité. Cela n'a rien à voir avec l'Amour qui est le don d'une effusion qui n'attend rien en retour. Discriminez de manière à bien distinguer les mouvements de souffrance, d'angoisse, d'avidité ou de désir du mental, de l'Amour lui-même. Sachez par l'observation introspective au sein de la vie quotidienne : ceci est une pure effusion Amoureuse ; ceci est une effusion Amoureuse accompagnée de la pensée ; ceci est une simple pensée utilisant le mot amour... Le jour où grâce à vos efforts de discrimination fréquemment rejetés, vous distinguez clairement ce qu'est le pur Amour dépouillé de tout mouvement du mental, vous commencez à réaliser que l'Amour dépasse l'homme. C'est quelque chose qui le traverse sans lui appartenir.
Apprendre le pur Amour c'est apprendre à Aimer sans cause ni raison, sans rien attendre, espérer, convoiter ou regretter. Sans non plus se préoccuper, de quelque manière que ce soit, du fait que notre Amour soit partagé ou non partagé, perçu ou non perçu par autrui. Aimer en s'immergeant entièrement dans la béatitude qui résulte du fait d'Aimer.
Pour bien comprendre en quoi consiste cet Amour suprême il faut nous poser la question fondamentale : qu'est-ce que l'Amour ?
Qui travaille à l'éclosion de son coeur selon la méthode indiquée s'aperçoit peu à peu que l'Amour est plus que la pensée. Il se peut qu'en ses balbutiements du début le néophyte confonde pensée et Amour. Pour lui aimer un objet par exemple, signifiera penser avec une charge affective plus ou moins grande : « j'aime cet objet ». Une telle bévue est très fréquente et parfois inévitable chez le débutant, elle se dissout cependant par une pratique persévérante. Au commencement la pensée peut être l'huissier qui frappe à la porte du coeur. Mais qui travaille au niveau du coeur s'aperçoit assez rapidement que la pensée « j'aime », et le fait d'Aimer, sont deux choses bien différentes. Quand vous pensez, « j'aime », vous ne faites que formuler quelque chose mentalement, avec plus ou moins de sincérité. Mais lorsque vous Aimez, que cela s'accompagne ou non de pensée, quelque chose de bien différent se produit : un courant indescriptible s'extravase de vous. Une fraîcheur vivifiante, une force enveloppante, une chaleur protectrice, une luminosité invisible, un baume apaisant, une allégresse communicative... Quelque chose, quelque chose de merveilleux sort de vous, et cela certes n'est pas de la pensée. La pensée peut susciter, enrober, accompagner l'Amour ou découler de lui, mais la pensée n'est pas l'Amour. L'Amour est un flux inexprimable et silencieux qui coule au travers de l'homme.
Celui qui progresse sur le sentier du coeur s'aperçoit que la pensée, qui au début pouvait constituer une aide, devient un obstacle. Il réalise que la pensée trahit l'Amour, le limite, l'étouffe. Il constate qu'en l'absence de toute pensée son Amour est plus fort, plus vaste, plus vrai, plus subtil et plus lumineux. Ainsi, peu à peu, il apprend à Aimer dans un silence intérieur total, et ce faisant, il dépasse le mental.
L'Amour, par une décantation subtile, doit se libérer de la pensée. Par cette décantation, celui qui ne connaissait peut-être que des pensées affectives parvient à l'expression d'une pure affectivité rendue vierge de toute formulation mentale. Apprendre à Aimer sans penser. Apprendre un Amour dans lequel s'éteignent les formulations mentales, constitue le summum de l'Amour. Initiez-vous à cet arcane : regardez autrui, ou bien évoquez mentalement son existence, puis désintéressez-vous de la pensée, et immergez toute votre attention dans l'ineffable qui de vous coule vers l'autre.
Émettre vers autrui la paix, la lumière spirituelle et la béatitude qui brille dans vous, c'est cela le suprême Amour. Ne pensez pas à la paix à la lumière ou à la béatitude, sentez qu'au-delà des formulations mentales « Cela » va vers autrui, qu'il soit ou non physiquement présent.
Celui qui s’éveille a la perception de la présence en lui-même de la Conscience Divine. Qui à chaque instant demeure en tant que le Témoin éternel, universel, transcendant, libre et inaffecté des pensées et des perceptions de l'homme. Celui qui réalise que sa propre Conscience, indépendamment de tout ce qui traverse le champ de sa perception, est indissociable de l'unique Conscience du Divin, connaît la suprême Béatitude. Lorsque cette Béatitude coule vers autrui, le suprême Amour se manifeste. Ce suprême Amour n'est pas dissociable de la Grâce Divine. Voici pourquoi celui qui apprend à Aimer sans penser devient un canal de la Grâce Divine qui déverse sa lumière sur le monde ; et travaille à la Rédemption universelle. Aussi longtemps que vous pensez : « j'aime », « j'aime comme ceci ou comme cela », « parce que ceci ou cela », c'est un homme qui éprouve des sentiments égotiques, et les projette vers l'extérieur.
Mais lorsque vous abandonnez la pensée et laissez l'ineffable Amour seul vous traverser ; c'est Dieu qui au travers de vous Aime l'homme, et la Création entière, sans aucune possibilité d'exclusive.
-3-1 AMOUR ET SERVICE ET "CHANGER LE MONDE ET LES AUTRES "
-Lorsque la capacité d'Aimer gratuitement tout ce qui vit pour le simple plaisir de l'Aimer aura été cultivée qu'allez-vous faire ?
Le monde est plein d'horreur et de purulence. Que pouvez-vous faire en face de toutes ces souffrances ?
Vous ne pouvez pas faire grand-chose. Le monde est ce qu'il est et vous n'avez pas le pouvoir de le changer. L'humanité, ce prolongement évolutif de l'animalité, est inévitablement pleine des violences et des égoïsmes animaux. En elle le psychisme émerge de l'animalité. En elle l'homme lutte et se débat avec ses propres contradictions. L'individualisation balbutiante, obscure et inférieure, le commencement d'individualisation égoïste, violente et vorace, obtenue chez certains animaux supérieurs doit s'épurer ; et s'engager dans la voie du devenir menant à une individualité accomplie libre, indépendante vis-à-vis des instincts et pulsions de l’espèce ou collectives. La naissance d'une individualité supérieure et lumineuse, tel est l'accomplissement de la condition humaine. Qui parvient à cet accomplissement ne revient plus ici bas.
Sauf exceptions souvent motivées par la compassion et la nécessité qu'il y a d'éduquer spirituellement les hommes. Les meilleurs s'en vont. I Après l'homme l'ange ou le dieu, tel est le devenir évolutif individuel du psychisme. Ne reviennent inlassablement en la condition humaine, de vie en vie successive, que les psychismes qui ne sont pas encore capables de s'épurer suffisamment pour dépasser cette condition. Dès lors comment l'humanité, ce nécessaire bac de décantation, ce bouillon tourmenté dans lequel s'opèrent les indispensables transmutations, pourrait-elle être différente de ce qu'elle est ?
Cependant, même si nous avons compris cela nous continuons à nous demander : « Que pouvons-nous faire ? »
Voici une première réponse. Une réponse toute simple, qu'il faudra mettre en pratique d'une manière effective avant de pouvoir aller plus loin. Cette réponse c'est la constatation suivante : vous pouvez apporter l'Amour autour de vous. Vous pouvez établir une zone d'Amour dans le cercle de vos relations. Après l'avoir cultivé en VOUS, vous pouvez manifester l'Amour. Aucun de nous ne peut changer le monde, mais chacun de nous est responsable d'un petit monde.
Vous pouvez apporter par votre affection du bonheur à votre conjoint et à vos enfants. À vos parents et à vos amis. C'est un programme concret. Qui ne l'applique pas reste au niveau d'une spiritualité verbale. N'osez pas parler d'initiation n'osez surtout pas vous prendre pour un initié, si vous n'êtes pas capable de faire cela ! L'initiation n'est pas le fait des grands discours. Elle se réalise par une pratique humble et sincère, dans le secret de l'intériorité. Élargissez, approfondissez, illuminez votre Amour vis-à-vis de ceux que vous côtoyez. Faites de ce qui n'était peut être que sentimentalité égoïste et attachée un Amour large, désintéresse, purgé de tout esprit possessif. Apprenez à Aimer pour le plaisir d'Aimer, puis ensemencez les fruits de l'Amour effectif, de l'Amour se traduisant par des actes. Multiples doivent être les attentions, les sollicitudes, les dévouements par lesquels vous devez instaurer autour de vous le règne de l'Amour. Instaurer ce règne dans votre famille, dans vos relations, dans votre travail et votre voisinage.
C'est une oeuvre de longue haleine, qui nécessite une volonté quotidienne, qui engage la totalité de vos attitudes. Mais c'est l’oeuvre qui vous incombe. Aussi longtemps que l'Amour ne vous est pas aussi naturel et spontané que la respiration, il faut faire effort pour Éveiller le coeur et transfigurer votre conduite à sa lumière.
Comprenez que vous pouvez apporter du bonheur à quelques personnes et que cela en soi est grandiose, soyez attentif, ne vous contentez pas de sentiments généraux, cherchez quotidiennement à manifester votre Amour à ceux que vous côtoyez. Non point par d'absurdes et grandiloquentes déclamations verbales, mais par la préoccupation concrète de ce qui fait leur bonheur. Ne vous projetez pas sur autrui. Demeurez attentif, l'autre est différent, ses aspirations ne sont pas forcément les vôtres.
Le véritable Amour donne, respecte l'indépendance et aide la croissance de tout ce qui est beau. L'amour erroné pollué par la projection égotique, s'approprie fictivement autrui, cherche à le façonner et à lui imposer une façon de voir. De l'Amour erroné viennent tous les sectarismes. Purgez-vous de son erreur. L'Amour erroné sert de prétexte à une volonté de puissance de l'ego, qui utilise fallacieusement le mot Amour. Bien que l'épanouissement spirituel soit la destinée finale de l'homme, ne peuvent y venir que ceux qui sont mûrs. L'homme, ce vicaire de Dieu, ne peut que contribuer à favoriser chez autrui l'épanouissement de ce que la Providence a déjà déposé en lui. Comprendre cela c'est cesser de se projeter sur autrui, en plaquant sur lui le reflet de nos propres aspirations, puis en s'imaginant stupidement que la meilleure chose qui puisse lui arriver est de les réaliser. Comprendre cela c'est savoir la nécessité qu'il y a de rester extrêmement attentif à l'autre, pour discerner la spécificité de sa différence. Acceptez et respectez la différence, même de ceux qui vous sont très proches. Engagez sur la voie spirituelle partagez votre spiritualité avec qui s'y trouve prédisposé, et Aimez les autres tels qu'ils sont, sans chercher à les convertir ; mais en aidant la croissance des caractéristiques positives qui leur sont individuellement propres.
Bien que l'expression concrète de l'Amour autour de soi constitue la base indispensable de tout authentique Éveil du coeur, nous ne pouvons en rester là. Nous ne pouvons limiter notre Amour des hommes à la petite et chaude aire de nos relations. Impossible de rester indifférent à ce qui se passe dans le monde. Nous voici sensibilisés à ce que toute catégorie d'homme peut subir. Que d'injustices, que d'atrocités nous font alors intérieurement frémir ! Notre coeur s'est ouvert, nous avons cassé le petit cocon douillet des préoccupations personnelles et égocentriques. Les souffrances de l'humanité sont nos souffrances. Aucune notion de race, de patrie, de religion, de classe sociale ou d'ethnie, n'enferme notre Amour. Nous aimons tous les hommes, et nous souffrons avec eux.
Vous aviez un petit coeur mesquin, hypocrite et morose, et voici que votre coeur devenant chaud, lumineux, vaste et généreux, atteint les dimensions du monde. Quelle force ! Quelle joie ! Quelle extase ! Quel poids ! Quelle détresse ! Que de tourments s'engouffrent en vous ! Acceptez-les, puis dépassez-les. La Lumière absorbe toujours les ténèbres. Votre coeur, qui était le champ où combattaient les joies et les souffrances personnelles, est devenu l'espace où s'affrontent les extases et les détresses collectives. Ouvrez votre coeur aux dimensions de l'humanité. Rien ne vous est étranger. Tout est en vous. Tout résonne en vous. Ouvrez votre coeur aux dimensions de l'humanité. Osez le faire sans crainte, puis en votre coeur devenu universel, faites triompher l'Amour.
La souffrance est un appel et inlassablement l'Amour répond. Qui devient torturé par les souffrances de l'humanité a atteint la réceptivité, mais n'a pas atteint le parfait Amour. Sa sensibilité autrefois enfermée dans l'ego englobe maintenant la terre entière. C'est une extension du moi, mais le moi existe toujours, et c'est pourquoi il souffre. Avec le dépassement du moi vient la fin de la souffrance. Lorsque vous avez compris que les souffrances de l'humanité sont vos souffrances, lorsqu'elles résonnent en vous, lorsque vous faites corps avec elles, réalisez, à la manière d'une déchirure que le fait de vous appesantir sur elles, de les ressasser, de les recenser, c'est une forme de complaisance envers vous-même. Envers ce vous-même, sentimentalement élargi aux dimensions de l'humanité. Voici pourquoi le stade d'homme de souffrance n'est qu'un préliminaire à celui d'homme d'Amour.
Vous souffrez parce que vous n'Aimez pas assez. Qui Aime dépasse complètement les souffrances personnelles et collectives. Il est absorbé par l'épanchement de son Amour. Les mouvements de son mental se dissolvent dans le rayonnement silencieux de son Amour. Lorsque les mouvements du mental s'arrêtent, il n'y a plus personne pour souffrir, car l'ego constitué par un ensemble de pensées d'identification, d'appropriation, de convoitise et de frustration, a disparu. Sans l'ego pas de souffrance. Puissiez-vous retenir cela et en tirer toutes les conclusions qui s'imposent. Chez celui qui se désintéresse de l'ego hystérique, pleurnicheur, vantard et possessif, pour immerger son attention dans l'Amour ; ce flot intarissable qui sort de lui porte sa conscience et plus il Aime, moins son attention s'attarde sur le fait de détailler morbidement, la nature de la souffrance individuelle ou collective. Chaque fois que votre attention s'enlise dans la souffrance, la convoitise ou l'angoisse, sortez-la du cloaque psychologique, et plongez-la dans la silencieuse effusion Amoureuse.
Qui souffre est passif, il subit. Qui Aime est actif, il donne. La souffrance d'autrui motive la compassion, mais s'attarder, impuissant, dans sa contemplation est une attitude stupide. Il faut noyer votre moi dans un fleuve d'Amour. Détournez-vous des pensées de désirs et de souffrances. Dans tous vos rapports réels ou imaginaires avec autrui, contentez-vous d'Aimer. Tout autre sentiment n'est qu'une distraction et un affaiblissement de l'Amour. Aimer et oubliez le reste. Que tous vos actes et toutes vos pensées adressés à autrui soient imprégnés d'Amour. Avec le désintérêt et le rejet de tout ce qui n'est pas imprégné et porteur d'Amour vient la fin de l'ego et le commencement de la plénitude. Devenez partie intégrante du baume éternel qui coule sur les plaies de l'humanité. Alors bien que les souffrances de l'humanité soient plus hautes que dix mille montagnes, absorbé dans votre Amour vous connaîtrez la paix intérieure ; tandis qu'extérieurement votre insertion dans la trame du temps aura pour but d'opérer les oeuvres concrètes de l'Amour.
Il faut agir, et la destinée de chacun désigne la place qu'il peut assumer pour contribuer concrètement, dans la mesure de ses moyens, au soulagement des souffrances de l'humanité. Par l’Éveil du coeur, la vie individuelle prend un sens. Qui cherche à participer au labeur collectif trouve sa place. Les oeuvres de l'Amour se rangent en deux catégories. Les oeuvres inférieures consistent à participer à l'amélioration des conditions de vie. Les conditions idéales étant celles où toutes les aspirations humaines trouvent leur épanouissement. Les oeuvres supérieures consistent à diffuser la connaissance spirituelle. Par les oeuvres inférieures, une amélioration et un soulagement momentanés peuvent être obtenus. Par les oeuvres supérieures, une libération définitive de la souffrance est octroyée. En aidant spirituellement quelqu'un, vous l'aidez au regard de l’Éternité. C'est pourquoi le don de la Vérité spirituelle, qui consiste à ouvrir le chemin vers la Vérité, surpasse tout autre don. Négliger les oeuvres temporelles est cependant une erreur, car il faut que l'homme soit établi dans les meilleures conditions d'existence possible, pour qu'aucune vocation ne se perde. Se laisser absorber par les oeuvres temporelles et négliger l'essentiel est également une erreur. Aimer intégralement l'homme c'est aimer ces deux aspects, son aspect temporel et son aspect éternel. Qui sait cela équilibre en son action les oeuvres inférieures et supérieures.
Lorsque le coeur est réveillé, les puissances qui gisent en lui se dressent. Vous devenez ce flot d'Amour éternel qui se déverse sur le monde, sur tous les êtres, et sur l'homme qui est en train de lire. Vous êtes Cela. Vous le devenez de jour en jour plus profondément. Plus votre sentiment d'être l'Amour lui-même se développe et s'intensifie ; plus vous savez d'une connaissance sûre et indiscutable que vous n'êtes pas cet homme auquel vous vous identifiiez autrefois ; et qui pour vous n'est plus qu'un objet de perception sur lequel se déverse votre Amour ; un objet de perception parmi des milliers d'autres.
L'Amour de cet homme, lorsque la conscience enfermée dans le psychisme s'y identifie, est cause de l'esclavage temporel. Mais lorsque l'Amour englobe tout l'univers, le fait d'Aimer cet homme comme un simple élément de l'ensemble, un élément vis-à-vis duquel toute identification est abolie, cet Amour-là est libérateur. En votre conscience d'exister, soit vous êtes un homme qui aime, et en ce cas c'est une ombre et un ruisselet d'Amour qui s'expriment. Soit, vous êtes l'Amour qui Aime le monde, ainsi que cet homme au travers duquel vous percevez le monde. Un tel Amour libérateur ne contient aucun attachement vis-à-vis de l'homme ; simple instrument momentanément utilisé pour accomplir les oeuvres et le jeu de l'Amour. Ceci est la dernière station de l'Amour. C'est l'Amour ultime, qui implique un total dépassement de l'homme.
Dieu est Amour, et par l'Amour suprême vous devenez une parcelle de ce Dieu d'Amour. Dès lors il n'y a plus pour vous naissance ou mort, car éternellement l'Amour se déversera sur les univers successifs, et éternellement vous qui, dans le suprême Amour, avez perdu votre identité humaine, vous vous déverserez sur les mondes. Fondez-vous dans l'Amour, faites un avec lui. Ne soyez plus l'homme qui capte plus ou moins médiocrement l'Amour, soyez l'Amour qui utilise l'homme. Faire un avec l'Amour, c'est être éternel en la Conscience d'Amour. Votre conscience demeure avec ce qui l'enrobe. Si l’égoïsme humain l'enrobe, elle s'éteint avec la seconde mort qui clôture la vie post-mortem. Mais si la conscience individuelle est fondue dans l'Amour éternel, elle demeure éternellement en lui. Nous avons vu ce qu'était en nous l'animal : cette bête vorace, mue par des instincts divers. Préoccupée par la nourriture, le sommeil, la copulation. Ce mâle ou cette femelle, orgueilleuse ou craintive, aux réactions et jouissances corporelles et viscérales. Attachée à son territoire domestique ou national. Entretenant des rapports de force, et parfois de violence avec les autres animaux. Ayant clairement perçu ce qu'était l'animal en nous, nous avons appris à l'Aimer et à le maîtriser. Ayons maintenant une claire vision de l'homme qui demeure en nous : l’homme c'est cette psyché présente dans le corps, et séparée du corps au moment de la mort physique. Ce n'est pas l'aspect inférieur de cette psyché, peuplée par les pulsions et les instincts animaux. C'est son aspect supérieur qui pense, qui raisonne qui analyse, qui s'émeut, crée les arts et les techniques, qui appréhende le monde par la science et la philosophie. Qui perçoit clairement ce qu'est en lui l'animal et l'homme sait qu'il n'est ni l'un ni l'autre. Il est ce qui perçoit l'animal et l'homme interne. Et qui perçoit tout cela ? C'est la conscience. Sans conscience, pas de perception. La constatation de cette évidence l'amène à comprendre : « Je suis conscience pure ».
Par cette conscience toutes les perceptions internes ou externes, ainsi que toutes les absences de perception sont connues. Or toutes les limitations qui font de nous des créatures se trouvent au niveau des perceptions. La pure conscience en elle-même est infinie, unique, universelle. Cette pure conscience présente en toutes les formes de vie, et présente en nous-mêmes, ne connaît ni la naissance ni la mort. Elle transcende le temps et l'espace, elle est Dieu lui-même. De ce fait, aussi longtemps que notre conscience s'identifie par la pensée à la créature qui est perçue, nous sommes sujets à la naissance et à la mort. Mais lorsque dans la pensée cette identification obnubilante prend fin, la conscience perçoit sa propre nature ; et goûtant le nectar de L'indissociabilité qui la relie la Conscience Absolue de Dieu elle participe à sa gloire et à son éternité.
De la pure Conscience infinie qui demeure en la béatitude de son repos inaltérable, surgit le rêve du monde phénoménal. Dans ce rêve la Conscience infinie se reflète, à la manière de la lune qui se reflète dans la multiplicité des vaguelettes d'un étang.
Par la démultiplication de son propre reflet, la Conscience unique se trouve insérée à la trame de la mouvance phénoménale. Ainsi l'unique conscience devient dans le monde la multiplicité des consciences individuelles. L'Unique devient le multiple, pour permettre au multiple ainsi créé de participer à sa béatitude. Voici pourquoi la Création est un acte d'Amour.
Comment l'Unique peut-il ramener vers lui le multiple et lui permettre de participer à sa gloire ? En déversant sur lui la Grâce de son Amour. Par Amour, Dieu crée le monde ; par l'Amour qu'il déverse sans cesse sur le monde créé, il amène peu à peu les individualités qui le peuplent à l'ineffabilité de l'union mystique. Voici pourquoi Dieu en sa manifestation est amour ; tandis qu'en sa non-Manifestation, il demeure en la Transcendance immaculée de sa pure Conscience. Toute réalisation spirituelle intégrale contient deux aspects complémentaires : le premier aspect consiste à faire l'expérience de l'ineffabilité, qui résulte du fait de se sentir exister en tant que pure Conscience éternelle. Le deuxième aspect résulte du rayonnement vers l'extérieur de l'ineffabilité Divine.
Il est possible d'élargir en nous la capacité de rayonnement de l'Amour Divin, tout en ignorant que ce rayonnement émerge de la béatitude du Transcendant, qui en tant que Conscience pure demeure en nous. Il est également possible de s'absorber dans la transcendance de la Conscience unique et infinie, qui demeure derrière le mental humain, sans faire de l'homme un pôle de rayonnement de la béatitude ainsi obtenue. Ces deux voies sont incomplètes, et une réalisation intégrale résulte d'un double travail pouvant se résumer de la sorte : Conscience Transcendante dans le Non Manifesté, Amour dans le Manifesté..
-4-1- LA CHARITE
-L'accomplissement ou le non-accomplissement effectif d’oeuvres charitables constitue un test fort intéressant, permettant de juger la validité de la spiritualité professée par certains.
En effet, il est des personnes qui se considèrent comme spirituellement évoluées parce qu'elles ont lu de multiples ouvrages et pratiqué un ensemble de disciplines contemplatives ; mais si on leur propose d'aider les gens dans le besoin, si on touche à leur portefeuille, elles se dérobent prestement tout en se justifiant par divers arguments.
Les arguments importent peu, car le mental est suffisamment habile pour justifier ou excuser n'importe quoi. Ce qui compte ce sont les faits, et les faits sont les suivants : ces personnes n'apportent aucune aide charitable à autrui. Bien plus, sollicitées de le faire, comme elles le sont par exemple dans ce texte, elles refusent de s'exécuter concrètement.
Observez les réactions de votre mental en lisant ce que nous écrivons. Si vous ne pratiquez aucune bienfaisance active, si vous sentez devant l'injonction : « Soyez charitable », une obscure résistance, un refus obstiné et délibéré, prêt à utiliser divers arguments pour se justifier. Si vous sentez cela, vous pouvez vous inquiéter sur la validité de votre spiritualité. Le refus d'être concrètement charitable prouve que le noyau de votre ego demeure bien solide ; et en ce cas toute réalisation spirituelle demeure aléatoire.
L’ego adore les spiritualités décoratives, permettant à peu de frais de se donner une bonne opinion de lui-même.
Le mental peut jouer avec tout un ensemble de notions spirituelles. Cultivant l’expression mentale de ces notions, il se donnera l'illusion d'être spirituellement très évolué. Il aimera tous les hommes, il sentira son unité avec eux, et avec le cosmos. Mais si on lui propose d'aider concrètement autrui, ça ne l'intéresse pas.
Ainsi la charité active constitue une pierre d'achoppement, nous permettant de juger la validité de certaines belles déclarations, pensées ou sentiments. Si vous refusez de traduire en acte ce que vous prétendez ressentir, cela prouve indubitablement que ce que vous ressentez n'est pas authentique. Il s’agit d'une contrefaçon de l’ego.
Si vous sentez une résistance intérieure, s'il y a en vous quelque chose qui refuse de sacrifier du temps et de l'argent pour aider les déshérités, analysez lucidement la nature de cette résistance, observez-la quand elle se manifeste, et vous découvrirez au fond du mental un égoïsme profond et viscéral. Au cas où vous auriez compris que la réalisation spirituelle nécessite l’effacement des structures égotiques ; vous savez désormais que la charité concrète est une aide précieuse sur le chemin de la réalisation.
Une telle manière de parler de la charité peut sembler paradoxalement égoïste. Mais c’est volontairement que nous la préférons, car l'ego peut également s'enfler avec une facilité grandiloquente sur le thème : « Je suis généreux, j'aide les autres ». En fait, il s'agit là d'un autre type de piège. L'égoïsme est la manifestation d'un ego fermé, replié sur lui-même. L'altruisme est la manifestation d'un ego gonflé, rayonnant, pharisaïque. Certes, nous préférons les ego altruistes aux ego égoïstes, mais notre but demeure d'effacer l'ego. Les redondances altruistes n'ont aucun rapport avec l'effacement. Elle fortifie l'ego au même titre que l’égoïsme, quoique d'une manière inverse.
C’est pourquoi nous vous disons : abandonnez l'égoïsme et abandonnez l'altruisme. Refusez à l’ego le repliement sur lui-même et la conservation de l'avarisme. Mais refusez-lui également le gonflement orgueilleux de celui qui se dit, et se prouve à lui-même qu'il est généreux et altruiste.
Si vous dites : « Je pratique la charité pour casser mon ego », vous avez une juste vision des choses. Sachant que tout bien que l'on fait aux autres, c’est une bénédiction qui retombe sur nous. Nous ne sommes pas égoïstes puisque nous donnons ; mais nous ne tombons pas dans le piège des théories et des sentiments altruistes.
Une telle attitude sera valable aussi longtemps que votre coeur ne sera sas ouvert. C’est lorsque le coeur est ouvert qu'apparaît la vraie charité. Lorsque le coeur est ouvert, l'égoïsme est détruit et les théories altruistes ne sont pas utilisées. Nous aidons les autres naturellement, spontanément, parce que leur souffrance est notre souffrance. Ne pas les aider serait pour nous une terrible privation.
De nombreuses personnes négligent les fondements de la vie spirituelle, et c’est pourquoi leur élévation vers les sommets reste inconstante et problématique. La charité active et concrète constitue une base indispensable à toute progression spirituelle.
Combien ne voit-on pas de faux ésotériques au coeur fermé qui négligent complètement l'action charitable. Certains vont même jusqu'à y voir une activité inférieure, bonne pour les profanes.
Quelle stupidité ! Si votre ego ne se casse pas, vous ne comprendrez jamais le premier mot de la Réalité ésotérique.
Par la charité l’ego se casse, et le coeur libéré de sa carapace s'ouvre. Cependant, la vraie charité provient spontanément de l'ouverture du coeur. Ceci n'est point paradoxal. Nous commencerons par une charité volontaire et imparfaite, qui ouvrira notre coeur ; pour ensuite connaître une charité parfaite et spontanée, qui résultera de cette ouverture.
La charité est donc tout à la fois moyen et conséquence de l'ouverture du coeur.
Multiples sont les organisations humanitaires et charitables auxquelles vous pouvez participer. N'attendez donc pas. Concrètement - ponctuellement - mensuellement - aidez les autres dans la mesure de vos moyens, par des dons financiers et du bénévolat.
Si vous ne faites pas cela, la spiritualité n'est pour vous qu'une théorie. Lorsque votre charité deviendra effective quelles en seront les limites ? Car il faudra lui donner des limites. Ne peut se permettre une charité sans limites que celui qui renonçant au monde ne garde pour lui que le strict nécessaire pour manger et se vêtir.
Une vocation intra-mondaine ne peut s’accommoder d'une telle perspective. Il ne s’agit pas d'être moins charitable. Il s'agit d'une charité différente. Votre charité doit obéir à un certain ordre. L'édifice social, tout édifice social, est fondé sur un ordre. Si vous acceptez le monde et demeurez en lui, votre action dans son ensemble, et donc vos actes de bienfaisance, doivent également obéir à un ordre prédéterminé.
L'ordre auquel doit se soumettre la charité est celui des devoirs. Pour celui qui demeure dans le monde, il y a trois cercles concentriques de devoirs. Au centre et en premier lieu se situe les devoirs envers soi-même, en second les devoirs envers la famille, et ensuite les devoirs envers l'humanité.
« Charité bien ordonnée commence par soi-même ». C'est une fausse charité qui fait dire avec un attachement et une humilité souvent hypocrite : « Alors je passe en dernier ». Vous devez passer en premier. Ne pas comprendre cela, c'est ne pas savoir pourquoi vous êtes né.
Vous êtes venu sur terre pour faire descendre la lumière dans le véhicule physique et psychologique, dans lequel et par lequel vous vous incarnez. Ceci est un premier point qu'il importe de comprendre d'une manière exhaustive.
Votre premier devoir et votre première charité doivent s'exercer vis-à-vis de cet homme dans lequel vous êtes incarné.
Ce véhicule humain est quelque chose d'impur, de vil. Et l'ignorant. Il faut donc l'instruire et le purifier. Il s'ensuit que le premier devoir de tout homme consiste à se réaliser spirituellement. Il s'agit d'un devoir essentiel. C'est principalement pour accomplir ce devoir que vous êtes venu sur terre. La charité envers le véhicule humain doit s'exercer selon trois degrés hiérarchiques. Le premier et le plus élevé de ces degrés est celui de la réalisation spirituelle. Le deuxième degré celui de l’épanouissement psychologique. Le troisième degré concerne la santé physiologique.
Telle est la triple compréhension qui doit régir la charité exercée envers le soi-même humain. En premier la réalisation spirituelle. Rien ne doit se substituer à cet impératif. Tout ce qui s'y oppose doit être éliminé.
L'épanouissement psychologique doit être subordonné à la réalisation spirituelle. Il ne doit pas y avoir confusion des valeurs : il ne faut pas s'imaginer qu'une certaine créativité artistique, par exemple, constitue la réalisation spirituelle. La réalisation spirituelle relève du domaine de la conscience, l'épanouissement psychologique relève du domaine de l'action. La Réalisation spirituelle est une prise de conscience inactive. Bien que l'aboutissement spirituel soit une prise de conscience inactive, le cheminement spirituel, qui s'effectue par l'accomplissement un ensemble de lectures, de dialogues, d'exercices contemplatifs ou autres, relève également du domaine de l'action. L'épanouissement psychologique consiste à réaliser notre, ou bien nos vocations temporelles, elles-mêmes déterminées par nos prédispositions et aspirations personnelles. Accomplir tel ou tel travail, réaliser telle ou telle étude, fonder un foyer, cultiver tels ou tels types de relations humaines, se livrer à telle ou telle activité culturelle, littéraire ou artistique, etc. Tout cela relève des vocations individuelles. De telles activités sont indépendantes de la Réalisation spirituelle. La Réalisation spirituelle concerne l'état de conscience avec lequel nous nous livrons à ces activités.
La subordination de l'épanouissement psychologique à la réalisation spirituelle est double. D'une part, les activités contribuant à l'épanouissement psychologique ne doivent jamais empiéter sur le temps qui doit être réservé à la recherche de la Réalisation spirituelle. L'ordre des valeurs existentielles devant être respecté. D'autre part, le degré de Réalisation spirituelle orientera et imprégnera nos choix existentiels.
Votre premier but dans l'existence en général et dans le contexte de chaque journée doit être de vous Réaliser spirituellement. La recherche concrète de ce premier but, qui constitue la plus haute charité que l'on puisse exercer vis-à-vis du véhicule humain,étant établi et enraciné dans l'existence quotidienne, l'ensemble de vos activités doit tendre vers l'épanouissement psychologique.
La recherche de l'épanouissement psychologique consiste à essayer, dans la mesure du possible, à permettre à l'homme d'accomplir les aspirations qui lui sont chères. Cette recherche de l’épanouissement psychologique déterminera : le style de vie que nous mènerons, le genre de travail que nous accomplirons, la manière dont nous organiserons nos loisirs. Tout ceci s'effectuera dans la mesure du possible, et dans la mesure où nos aspirations sont raisonnables, saines et positives. Il faut bien comprendre qu'en passant de la recherche de la Réalisation spirituelle à celle de l'épanouissement psychologique, nous sommes descendus du domaine des choses primordiales, a celui des choses contingentes et relatives.
Voici pourquoi la réalisation spirituelle doit s'effectuer à tout prix ; tandis que l'épanouissement psychologique doit être recherché dans la mesure du possible.
Le dernier degré de la charité envers le soi-même-humain, c'est-à-dire ce que nous sommes en tant que manifestation temporelle, et ceci indépendamment de ce que nous sommes au niveau essentiel et ontologique, le dernier degré de cette charité doit s'exercer vis-à-vis du corps.
Le moi corporel doit être le serviteur du moi psychologique, lequel moi psychologique doit à son tour servir le transcendant, qui constitue la Réalité spirituelle.
Le corps étant l'instrument le plus extérieur, sa soumission à ce qui lui est supérieur doit être totale. Une vie basée sur le boire, le manger, le dormir et le copuler, n'est pas une vie humaine, c'est une vie qui se situe au niveau animal. La vie devient humaine avec la recherche de l'épanouissement psychologique, qui détermine la création et la connaissance des sciences et des arts. La vie devient surhumaine avec l’Éveil vis-à-vis de la Réalité Divine. Étant donnée la relation hiérarchique que nous devons établir entre les différents aspects de nous-mêmes, à tout instant le corps doit être prêt à affronter la mort, et à être sacrifié si la défense de la Cause des causes, c'est-à-dire la recherche spirituelle, l'exige.
Le corps est un serviteur, mais il ne doit pas être un esclave. Si la soumission du corps vis-à-vis du spirituel et du psychologique doit être maintenue sans concessions, afin que la satisfaction des besoins corporels ne devienne jamais une préoccupation démesurée, dont l'importance éclipserait, ou reléguerait au second plan, le spirituel ou le psychologique, il n'empêche que la recherche de l'épanouissement physiologique est un devoir.
Le mépris du corps est une erreur commise par de nombreuses personnes animées d'une forte vocation spirituelle ; ainsi que par certaines animées d'une vocation de moindre importance, scientifique ou littéraire par exemple. Mépriser le corps c'est construire un édifice sur de mauvaises fondations. Le corps insatisfait se venge sournoisement en faisant apparaître de multiples obstacles sur le sentier spirituel. La base doit être en harmonie avec le sommet. Deux extrêmes sont à éviter : la suprématie des besoins corporels, et la brimade de ceux-ci.
Satisfaire d'une manière raisonnable, et contrôler les besoins du corps au niveau de la nourriture, du sommeil et du sexe, constitue la meilleure politique afin de ne pas être dérangé par les exigences corporelles, et pouvoir consacrer notre vie à l'essentiel, qui est la recherche de Dieu.
Avoir un corps sain et fort c'est être en possession d'un véhicule en bon état. La recherche de la santé corporelle, par la médecine et l'exercice, est évidemment soumise aux impératifs du destin. C'est donc dans la mesure où la chose est possible que nous devons chercher à obtenir un corps solide et sain. Si le véhicule physique est irrémédiablement mauvais, ou devient défectueux, nous nous en contenterons sans lamentations puériles.
Ayant étudié les trois degrés de la hiérarchie au travers de laquelle la charité doit s'exercer vis-à-vis de notre véhicule humain, nous allons maintenant envisager l'exercice de la charité vis-à-vis de notre famille.
Il faut, préalablement rappeler, que la charité que nous exercerons vis-à-vis de notre famille sera subordonnée à la charité que nous devons exercer vis-à-vis de nous-mêmes. En premier lieu, nous devons être prêts à rompre toute espèce de liens familiaux lorsque ceux-ci constituent un obstacle patent vis-à-vis de la Réalisation spirituelle. Qui n'est pas prêt à quitter ses parents, sa femme et ses enfants pour Dieu ne connaîtra pas Dieu.
Les choses doivent être claires dans votre esprit : le but de votre existence doit être la Réalisation spirituelle, et tout ce qui se dresse devant l'obtention de ce but doit être écarté. Aucune espèce de considération, aucune sensiblerie affective ne doivent vous empêcher d'écarter ce qui constitue un obstacle sur le chemin spirituel. Si tel n'est pas le raisonnement qui sous-tend votre démarche, vous n’êtes pas un soldat de Dieu, et vous n'entrerez pas dans la citadelle du Soi. Plus on est faible, plus on est opprimé. Voilà ce que doivent comprendre ceux qui souffrent d'un milieu familial spirituellement défavorable.
Que vos proches se le tiennent pour dit : vous demeurez avec eux dans la mesure où ils n'essayent pas de vous détourner de la quête spirituelle. Par contre, s'ils s'interposent volontairement à la concrétisation de votre démarche spirituelle, vous êtes prêt à les quitter immédiatement, et sans un regard en arrière. Si votre attitude est ferme et déterminée, vous n'aurez pas de « problèmes familiaux » faisant obstacle à votre spiritualité.
Il est absolument nécessaire que votre famille, si elle ne la partage pas, respecte votre démarche spirituelle. De même d'ailleurs que vous les respecterez s'ils ne s'intéressent pas à la spiritualité. Ce respect doit, en ses manifestations concrètes, inclure votre droit à l'isolement, afin de vous livrer en toute quiétude à la contemplation, et à l'étude d'ouvrages spirituels. Qui ne peut approfondir la spiritualité à cause du milieu familial doit le quitter.
Aucun approfondissement spirituel n'est possible dans un milieu familial hostile à la spiritualité, excessivement bruyant et querelleur. Vous avez droit à des moments de calme, de silence et d'isolement. Organisez donc votre vie familiale en conséquence, ou bien rompez avec cet obstacle.
Votre goût pour l'isolement et le silence ne devra cependant pas être excessif. Sachez faire la part des choses, et consacrez une partie de votre temps aux rapports familiaux. La voie intra-mondaine est toujours celle du juste milieu. La charité est indispensable, mais son exercice doit suivre un ordre rigoureux. La charité désordonnée engendre une mortelle confusion. Mettre la charité familiale avant la charité que l'on se doit à soi-même, et qui consiste en premier chef à se Réaliser spirituellement, c'est commettre une faute très grave. Le manque de charité envers la famille est une faute contre les hommes. Nais si, ne voulant pas manquer de charité envers votre famille, vous sacrifiez ou compromettez votre Réalisation spirituelle, vous commettez un péché contre Dieu. C'est la présence Divine qui gît en vous-même que vous tuez, si vous ne vous Réalisez pas spirituellement. La charité ne doit pas être confondue avec la sensiblerie.
La sensiblerie est une pulsion instinctive qui ne connaît point d'ordre. À l'opposé, la vraie charité s'identifie dans son exercice à l'Ordre de l'univers, et dans cet Ordre la suprématie du spirituel sur le temporel et l'humain demeure un principe inaltérable.
Le mal n'est qu'une forme du désordre individuel et Cosmique. Certains ont seulement compris la notion de l'Ordre interne et Cosmique : leur vision du monde et de l'homme est devenue froide. D'autres n'ont compris que l'aspect charité, mais faute de hiérarchiser son expression, ils ont nivelé les choses à partir du bas. La charité c’est la puissance transformatrice qui doit couler à travers les structures de l'Ordre divin, qui est intrinsèque à la création.
Le devoir de charité envers soi-même incluant dans l'ordre hiérarchique : la Réalisation spirituelle, l'épanouissement psychologique et l'épanouissement physique ; et ce devoir ayant priorité sur le devoir de charité envers la famille ; vous devez d'abord penser à vous-même avant de penser aux autres. Voici qui peut paraître étrange à ceux qui croient que la vertu consiste à s’oublier soi-même. Un peu de réflexion fait comprendre l'absurdité d'une morale et d'une charité, fondées sur l'oubli de soi-même. C'est dans la mesure où l'on possède que l'on peut donner. Ainsi, c’est en vous Réalisant spirituellement que vous pouvez aider autrui à se Réaliser spirituellement. C’est en étant psychologiquement épanoui et équilibré que vous pourrez aider psychologiquement les autres. Et enfin si vous avez un corps solide, celui-ci sera un instrument d'action dynamique et utilisable pour le bien d'autrui.
Ceci dit, tout but est une question d'équilibre. Entre penser à soi-même de manière à accomplir les devoirs que nous avons envers le véhicule humain et penser à soi-même d'une manière excessive, qui néglige autrui et se résume à l'égoïsme, il n'y a qu'une différence de mesure. Cette mesure ne saurait être fixée d'une manière rigide, car la mesure est chose mouvante.
Pour que l'équilibre entre l’accomplissement personnel et les devoirs familiaux trouve un juste milieu, il suffit que soit réalisée une double prise de conscience, englobant à la fois ce que je dois accomplir vis-à-vis du véhicule humain, et ce que je dois apporter à ma famille. Il y a déséquilibre si l'une de ces prises de conscience manque.
Une prise de conscience manque chez ceux qui cultivent la charité erronée de l'oubli de soi-même. Ces personnes là se font absorber, manger, vampiriser. Par le milieu ambiant, qu'il soit social ou familial. Certes, elles ont « très bon coeur », comme on dit communément, mais ce faisant elles commettent un grave péché envers elles-mêmes en ne réalisant pas ce que Dieu attendait d'elle. Une autre prise de conscience manque quand l'individu se renferme sur luimême, se désintéresse des relations familiales, professionnelles ou amicales. Quand il ne comprend pas que toute acquisition personnelle doit aboutir à un accroissement de notre capacité de don.
Plus nous serons Réalisés spirituellement, plus nous pourrons aider autrui à se Réaliser. Plus nous aurons étudié telle science ou tel art, plus nous pourrons apporter aux autres quelque chose en ce domaine. Tel est le fondement des relations humaines.
Nous devons nous aimer nous-mêmes. Cet amour n'inclura aucune identification limitative vis-à-vis de l'homme, car nous savons que notre Réalité, bien qu'englobant l'homme, le dépasse infiniment. L'homme est nous-même en tant que manifestation temporelle individualisée, mais ce que nous sommes en notre globalité métaphysique, c'est la totalité du Monde manifesté, et la totalité du non-Manifesté.
Si nous ne nous aimons pas, il y a quelque chose d'aigri, de blessé en nous. Il faut être conscient de nos faiblesses et imperfections humaines, mais malgré cela il faut s'aimer soi-même. Il faut nous aimer au niveau de notre manifestation humaine. Si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, notre amour pour autrui sera forcément incomplet.
L'amour de soi-même et l'amour d'autrui dépendent l'un de l'autre. C'est un grand et merveilleux mystère : autrui n'est pas fondamentalement différent de nous. Et c'est pourquoi si je méprise quelque chose en moi-même, je le mépriserai chez les autres.
L'orgueilleux n'a aucune difficulté à s'aimer. Il s'aime, car il se surestime. Mais si vous êtes lucide envers vous-même. Si vous avez attentivement observé les pensées et les sentiments du véhicule humain. En un mot si vous marchez sur le sentier de l’Éveil, vous constatez qu'il faut beaucoup d'indulgence pour aimer ce que nous sommes en tant que manifestation humaine.
Par notre observation, par la compréhension et la lucidité qu'elle a engendrées, nous connaissons toutes les faiblesses toutes les imperfections, toutes les mesquineries du véhicule humain. Nous les connaissons et nous essayons d'y remédier. S'aimer soi-même c'est donc accepter la médiocrité humaine, l'accepter totalement avec indulgence et compassion.
Il y a beaucoup d'humilité dans une telle acceptation. Cette humilité est une humilité véritable, elle est véritable, car elle est objective. Nous constatons que nous sommes peu de chose. Et si nous parvenons à aimer la petite chose qu'est cet homme dans lequel nous sommes incarnés, alors il nous sera facile d'aimer tous les hommes.
L'orgueil n'est qu'un masque avec lequel on se dissimule la réalité. Les hommes sont des créatures médiocres et imparfaites. C'est un fait évident. Il suffit de s'observer attentivement pour s'en rendre compte. De cette prise de conscience résulte l'humilité. Comme l'humilité est une chose désagréable pour l'ego, beaucoup de gens sont essentiellement préoccupés par le fait d'essayer de se prouver que dans tel ou tel domaine ils sont supérieurs. Une telle soif de supériorité cache une peur profonde. Cette peur est celle d'une vision objective et lucide de soi-même, en laquelle on se voit tel que l'on est, en la médiocrité qui est inhérente à la nature humaine.
Lorsque vous avez constaté votre médiocrité, deux possibilités s'offrent à vous : vous pouvez vous dégoûter de vous-même et peut-être finir par vous haïr. En ce cas vous ne parviendrez jamais à aimer profondément et généreusement les autres hommes. Car toute cette médiocrité constatée en vous-même vous la retrouverez chez les autres. Vous n'aimerez pas les hommes tels qu'ils sont, vous pourrez tout au plus aimer un homme idéal et inexistant. Vous serez un censeur toujours en train de critiquer et de condamner. La charité ne vous sera pas connue.
L'autre possibilité consiste à vous accepter et à vous aimer tel que vous êtes. Non point sans chercher à évoluer, mais tel que vous êtes véritablement, sans vous confondre avec l’idéal que vous voulez devenir. S'accepter c'est se voir en tant que créature imparfaite, aspirant à la perfection. Cet amour de soi-même qui voit l'homme comme un être en devenir contient une grande indulgence ; indulgence qui n'est pas justification passive de l'inférieur, mais acceptation de l'Ordre évolutif des choses.
Pas de charité sans indulgence. Pas de charité sans compréhension profonde. Les autres sont le miroir de nous-mêmes. Pour aimer les autres tels qu'ils sont, il faut aimer notre propre condition humaine.
Celui qui fixé sur un idéal spirituel, ne s'aime pas lui-même tel, qu'il est, en son imperfection évidente, ne pourra jamais véritablement aimer les autres. S'accepter et s'aimer tel que l'on est, en notre temporaire manifestation humaine, demande une grande indulgence. Plus je me méprise, plus je mépriserai autrui. Tous les défauts que je puis trouver en moi-même, je les retrouverai chez autrui. Si sous prétexte de mon absence de conformité à tel ou tel idéal, je n'aime pas l'homme que je suis en ma manifestation temporelle, mon absence d'indulgence, qui n'est qu'une conséquence de mon absence d'amour rejaillira sur autrui. Je serai toujours prêt à critiquer, sermonner et réformer autrui : aimer, c'est aimer l'autre tel qu'il est. Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas aider autrui à évoluer. Cela signifie que toute aide efficace présuppose la compréhension, et l'acceptation de ce qu'il est, au niveau de ses caractéristiques individuelles.
Notre amour familial sera donc teinté de compréhension indulgente. Il n'est pas question d'être une espèce de despote religieux qui impose aux autres sa spiritualité. Dans la famille comme ailleurs l'enseignement ne doit être donné qu'à ceux qui cherchent. Vouloir convertir, c'est manquer de respect et d'amour vis-à-vis d'autrui.
Bien qu'elle soit dépourvue de toute volonté de conversion forcée, notre charité familiale obéira au même ordre hiérarchique que la charité envers nous-mêmes. Notre premier devoir charitable envers les membres de notre famille consiste à enseigner spirituellement ceux qui présentent des prédispositions spirituelles. Vis-à-vis des enfants cela veut dire : dans la petite enfance, les ouvrir à la dimension spirituelle, et par la suite respecter les caractéristiques de leur individualité, en enseignant ceux qui le désirent et en laissant les autres tranquilles.
Notre second devoir charitable envers les membres de notre famille se rapportera à l'épanouissement psychologique. Ce qui signifie chercher, dans la mesure de nos moyens, à les aider à épanouir leurs virtualités positives. Notre troisième devoir charitable envers les membres de notre famille concernera l'épanouissement physiologique : soins, nourriture, etc.
Le même ordre hiérarchique sera respecté vis-à-vis de l'ensemble de l'humanité. En premier lieu, nous devons nous préoccuper de l’épanouissement spirituel de l'humanité. L'accomplissement de ce devoir oblige toute personne ayant reçu un enseignement spirituel à le transmettre à d'autres, ou bien si elle n'en est pas capable, a aider ceux qui le transmettent. Étant donné que cette transmission est une manifestation de charité, il ne saurait être question de faire payer un enseignement spirituel. La commercialisation du spirituel est une des abjections de notre époque, qu'il faut dénoncer avec toute la vigueur requise. En second lieu, nous devons nous préoccuper de l'épanouissement psychologique de l'humanité. Ce qui signifie qu'il faut favoriser les structures sociales permettant l'épanouissement des potentialités humaines positives. À cet égard, observons que toute espèce de dictature, qu'elle soit capitaliste, marxiste ou religieuse, a pour caractéristique de brimer l'expression de tout un ensemble de vocations humaines positives, et ceci au nom d'une idéologie bornée. En troisième lieu nous devons nous préoccuper du confort physiologique. Ce qui inclut une juste répartition de la nourriture, des soins, de l'éducation, etc. Le fait qu'une partie de l'humanité s'accapare la richesse, tandis qu'une autre est sous-alimentée, constitue une honte qui pèse lourdement sur l'humanité. Qui n'essaye pas, dans la mesure de ses moyens, d'aider les pays sous-développés fait de son coeur une pierre. Si ensuite cette personne parle de spiritualité, il s'agit d'une plaisanterie inconsciente.
L'amour envers l'humanité nous entraîne à participer à la politique. Et l'on peut dire que tout spiritualiste s'enfermant dans une tour d'ivoire apolitique manque tout simplement de charité. Ceci indépendamment de certaines vocations particulières, et pourrait-on dire spécialisées. La bassesse de nombreux leaders politiques n'est pas une excuse, car meure si l'on doit choisir entre plusieurs mauvaises solutions, il y aura toujours une solution moins mauvaise que les autres. Notre charité ne pouvant se limiter à l'espèce humaine débordera sur la création tout entière. Elle s'exercera également vis-à-vis des animaux. Comment ne pas se préoccuper des conditions de vie de nos frères inférieurs ! Elle s'épanchera également vis-à-vis du règne végétal, et de l'ensemble de la nature. Il est exact que la vie s'entretient grâce à la mort, et que nous devons tuer des plantes et des animaux pour survivre. Toute sensiblerie à cet égard n'est que faiblesse. Mais par ailleurs toute souffrance inutilement exercée sur un animal et une plante est un crime.
La manifestation concrète de notre charité globale et affective, doit se concrétises par des actes, du temps et de l'argent. La charité doit s’exercer envers notre manifestation humaine par des actes concrets. Nous devons consacrer du temps, et l'argent nécessaire,pour notre Réalisation spirituelle, notre épanouissement psychologique, et l'entretien de notre corps. La charité doit s'exercer envers notre famille par des actes concrets. Nous devons consacrer du temps, et l'argent nécessaire, pour aider les membres de notre famille à se Réaliser spirituellement, à s'épanouir psychologiquement, et à donner à leur corps les soins nécessaires.
La charité doit s'exercer envers l'humanité par des actes concrets. Nous devons consacrer du temps et de l'argent à la contribution de l'épanouissement spirituel, psychologique et physique, de l'ensemble des hommes. L'ordonnance de notre charité présuppose qu'en tout domaine la primauté du spirituel soit affirmée.
Primauté du spirituel ne veut pas dire oubli et négligence vis-à-vis des aspects psychologiques et physiques. L'ordonnance de notre charité présuppose que les devoirs envers l'humanité ou la famille ne prennent jamais le pas sur le devoir envers nous-mêmes. Ainsi les faux dévouements sont éliminés. Qui s'occupe plus de sa famille ou de l'humanité que de lui-même pèche contre son devoir essentiel. Si l'accomplissement de nos devoirs envers nous-mêmes passe en premier ; les devoirs envers notre famille ont priorité sur les devoirs envers l'humanité dans son ensemble.
Il serait stupide de négliger vos enfants sous prétexte de vous préoccuper du tiers-monde. L'ordonnance hiérarchique que nous venons d'établir peut à tout instant être pervertie par l'ego. Il est aisé en effet, sous prétexte que les devoirs envers soi-même ont priorité, d'avoir une attitude purement et simplement égoïste vis-à-vis de la famille ou de l'humanité. De même, sous prétexte que la famille a priorité sur l'humanité, il est aisé de justifier n'importe quel égoïsme familial. La lucidité est requise pour dénoncer les pièges de l'ego. Celui qui aime véritablement ressent l'Ordonnance charitable comme une limitation. Limitation inhérente à la condition humaine. Je ne puis aider spirituellement, psychologiquement, et physiquement qu'un nombre d'hommes limité, car moi-même je possède un véhicule humain limité. Accepter la condition humaine, c'est accepter ses limitations, et accepter l'ordonnance des valeurs qui la caractérise.
Bien que mon premier devoir soit de me Réaliser spirituellement, je ne peux me consacrer exclusivement à cette recherche, car ceci m’entraînerait à négliger mes devoirs envers ma famille et l'humanité. Bien que mes devoirs envers ma famille priment sur mes devoirs envers l'humanité, je ne puis enfermer mon action charitable dans le cercle étroit de ma famille, et je dois nécessairement aider l’ensemble de l'humanité dans la mesure de mes moyens.
L'application de l’ordonnance charitable réside toute entière dans la notion de mesure et d'équilibre. Cette mesure et cet équilibre ne possèdent aucune norme fixe, elle résulte d'une création permanente au sein de chaque journée. Pour qui s'exerce à la charité, la vie entière dévie en tous ses aspects, une expression de charité. Ainsi se réalise l'adage selon lequel : « L'amour seul doit motiver nos actes ».
Si l'Amour n'est pas ordonné par la Raison, son expression risque de dégénérer en simple sensiblerie, et de s'emprisonner dans les identifications et possessions égotiques.
Quel rapport tout ceci a-t-il avec l’Éveil ?
L’Éveil ne se situe pas au niveau de l'action. Par contre, charité envers soi-même, la famille et l'humanité elle relève du domaine de l'action. Nos actes doivent résulter d'une harmonie entre l'Amour et la Raison. Quant à l’Éveil, il concerne l'état de conscience en lequel les actes sont accomplis. Plus notre Éveil sera intense, profond et constant ; plus il s'emparera et réagira automatiquement tous les aspects de notre vie. Dès lors Amour et Raison deviennent des instruments d'expression pour l’Éveil.
Ayant commencé par imprégner notre vie d'une charité résultant de l'harmonie entre l'Amour et la Raison, nous parvenons, avec l'avènement de l’Éveil à une charité spontanée. Étant naturelle et spontanée notre activité cesse de s'appeler charitable. En la Lumière de l’Éveil, nous agissons selon l'inspiration du moment, sans nous poser de question, sans nous donner de règle ou d'obligation. Raison et Amour se sont fondus dans la spontanéité inspirée de l’Éveil. En notre expérience, nous cessons d'utiliser le concept de charité. Regardant en nous-mêmes nous ne voyons rien qui corresponde à ce que l'on appelle charité. En nous, il y a seulement l’Éveil et la spontanéité qui en découle. C'est tout ; observant notre attitude les gens disent : « Vous êtes charitable ». Mais nous en notre expérience nous ne connaissons aucune formulation de cette motion de charité. La spontanéité est la spontanéité. Toute définition, ou toute cogitation, tendant à déterminer tels ou tels types de spontanéité, détruit la spontanéité. Le chemin ne doit pas être confondu avec son aboutissement. Aussi longtemps que vous n'êtes pas Éveillé, vous êtes sur le chemin. Quand vous êtes sur le chemin : pratiquez la charité. Lorsque vous êtes Éveillé : oubliez le chemin, oubliez la notion de charité, contentez-vous de demeurer en Éveil, et laissez-vous guider par l'inspiration du moment. Ceci est la suprême reddition du moi au Seigneur. En son activité, l’Éveillé ne connaît rien qui se rapporte au mot charitable. Ignorant la vertu de charité, il réalise la suprême charité. Ceci est vrai pour toutes vertus. Il y a la vertu du « brave homme », qui s'efforce d'être vertueux, qui est conscient de sa vertu ou bien de son manque de vertu. Cette vertu-là est une vertu inférieure.
Par ailleurs il y a la vertu de l’Éveillé, ce dernier ne s’efforce pas d'être vertueux, il n'a conscience de l’expression d'aucune vertu, ni d'aucun péché. Il agit en toute conscience, « comme bon lui semble », parfaitement lucide et attentif il ne fait appel à aucune Règle, aucune norme, aucun principe. Sa spontanéité est une inspiration perpétuelle, et c'est pourquoi lui seul exprime la Vertu supérieure. Commencez par la vertu inférieure, puis élevez-vous à la Vertu supérieure.
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